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L’Irlande, prise au piège par le Brexit?

Par Héloïse Trouvé

Image: Courrier International

 

Souvenons-nous du référendum du 23 juin 2016. Personne n’imagine alors que « le Brexit », ainsi nommé par les partisans du « leave », soit une considération sérieuse. Les Européens sourient gentiment et se plaignent de ce nouveau caprice venu d’outre-manche. Les résultats tombés, les Britanniques – mi-figue, mi-raisin – puis les Européens – incrédules – réalisent avec stupeur l’ampleur de l’événement . Victoire et nouveau départ pour les europhobes, désillusion et fin de l’invincible Union Européenne jusque-là établie pour les europhiles. Dans la précipitation, il est question d’une sortie rapide. Tous attendent fiévreux et inquiets le changement. Le 29 mars 2017, la première ministre, Theresa May, remet symboliquement la lettre de rupture avec l’Europe, se donnant un an pour mettre en place un divorce conforme aux exigences des deux parties.  

Nul besoin de rappeler que le processus était supposé être rapide. Malgré les heurts et difficultés attendus, les discussions ont suivi un rythme particulièrement lent et se sont retrouvées presque à l’arrêt à certaines périodes. A l’approche de la date limite, les Chefs d’Etat européens se sont réunis lors d’un sommet informel, le 23 février dernier, pour dresser une première esquisse juridique du divorce. Celle-ci a été remise le 28 aux Britanniques et a été immédiatement contestée.

La sensible question de l’Irlande est au centre de la problématique.  L’accord de paix, dit du Vendredi Saint, arraché en avril 1998 après d’intenses années de violence entre l’Irlande du Nord et l’Irlande du Sud, pourrait être remis en question. En effet, le Brexit pourrait conduire à la remise en place d’une frontière visible et contraignante, aux retours d’anciens antagonismes ravivant les anciennes tensions. Pour contrer cette éventualité, symbole d’une peur commune des Britanniques et Européens, le Commissaire  Michel Barnier, négociateur en chef pour la préparation et la conduite de la sortie du Royaume Uni, a avancé plusieurs suggestions. Il a, en outre, proposé que l’inspection douanière se fasse en mer entre les îles britanniques et l’Irlande et non pas sur le sol irlandais. Il a également suggéré que l’Irlande du Nord respecte les normes européennes afin d’éviter toute discordance et de maintenir la fluidité des échanges commerciaux.

Certains y lisent les prémices d’une Irlande réunifiée par des normes identiques. Cette idée indigne Theresa May, forte du soutien des Unionistes Démocrates (Parti de l’Irlande du Nord, protestant et ultra-conservateurs mais alliés de circonstances des Tories aux dernières élections derrière la première ministre britanniques). Ces derniers aspirent à un Brexit foncièrement différent, dont les règles du jeu seraient dictées par la Grande Bretagne elle-même et dont la souveraineté territoriale serait réaffirmée. Boris Johnson – membre du parti conservateur, ancien maire de Londres et farouche partisan du Brexit – a proposé un système du péage urbain, déjà utilisé à Londres. L’objectif ? Assurer la libre circulation des personnes en Irlande. Le concept, impliquant un libre passage des voitures et la photographie des plaques d’immatriculation, paraît bien ambitieux et peu réalisable. Les représentants britannique à l’instar de Theresa May et David Davis, ministre en charge du Brexit, peinent à fournir des contre-propositions.

Quant à l’Union douanière, elle demeure une question épineuse pour la Grande Bretagne. Sans surprise, le débat réaffirme les traditionnels clivages entre le parti conservateur et le parti travailliste. Si les Tories campent sur leurs positions, en faveur d’une économie plus libre et autonome du diktat de Bruxelles, Jeremy Corbyn, chef du Labour party, adopte une attitude pragmatique, défendant la négociation d’un accord douanier ad hoc, sur le modèle d’Unions douanières déjà existantes, tels que les prototypes Turcs ou monégasques. La Turquie fait en effet partie depuis 1996 d’une zone commerciale  spéciale. Cette zone relai entre la Turquie et l’Union Européenne permet la libre circulation des produits entièrement manufacturés entre les deux territoires. En contrepartie, celle-ci est sujette aux normes européennes en matière de douanes.

Cette proposition pourrait être à l’origine, non seulement de la valse de critiques reçue par Corbyn  et relayée par la presse conservatrice, mais également des rumeurs calomnieuses l’assimilant à un ancien espion des services communistes tchèques dans les années 80. Ces allégations, ridicules, ont mené aux excuses de conservateurs. Elles sont avant tout le miroir de la fragilité du gouvernement actuel, dont la crédibilité baisse dans les sondages.

Le Royaume Uni, au cœur de ces tourmentes internes, ne semble visiblement pas prêt à signer les dernières clauses de séparation avec l’Union Européenne. Position non partagée par l’ancien député européen Michel Barnier,  qui a fixé à décembre 2020 la date limite de sortie. Ce dernier n’entend pas se plier aux exigences britanniques et concéder une sortie sur mesure. Les Britanniques ne sont plus les maîtres du jeu. Sans feuille de route précise, ils devront faire des concessions.

La configuration du Brexit pourrait ne pas répondre aux promesses, parfois mensongères, ayant marqué la campagne et conduit 51,9% des votants à opter pour la sortie du pays de l’Union Européenne. Au contraire, elle pourrait susciter d’amères désillusions au sein de la population britannique. Les partisans du Brexit les plus acharnés commencent à déchanter et l’idée même d’un second référendum ne semble désormais plus impossible. L’ancien leader du parti eurosceptique UKIP Nigel Farage a, à demi-mots, relancé cette idée. Un retour en arrière ferait perdre toute crédibilité aux Britanniques. Mais l’Europe s’est souvent renforcée dans sa construction et dans ses crises internes. L’âpreté des négociations actuelles sur l’accord de sortie pourrait conduire à des rebondissements pour le moins inattendus …

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