Par Amandine Hess

“Des inconnus chez moi”

Deux jardinières rassemblent les feuilles mortes et les souvenirs au pied du Monument aux héros de l’Armée noire, inauguré quelques jours plus tôt. “Nous avons trouvé une boîte !” s’exclame la première en brandissant la trouvaille, une vieille caisse métallique toute rouillée. C’est assez pour gagner le silence et l’attention des élèves de primaire Rémois, réunis en ce début d’après-midi ensoleillé au Parc de Champagne de Reims. Le vendredi 9 Novembre 2018, la mémoire des soldats Africains ayant combattu aux côtés de la France dans l’Armée noire était honorée dans le cadre du Centenaire de l’Armistice de la Grande Guerre.

“Alors on l’a ouverte, parce qu’on est un peu curieuse, et que personne ne nous voyait”, confie la deuxième jardinière de manière espiègle. À l’intérieur, un journal aux pages déchirées et jaunies, celui de Lucie Cousturier. L’illusion est totale (un peu de café dans lequel tremper les pages, avait suffit, me soufflera plus tard la comédienne) mais l’auteure, elle, a bien existé. Lucie Cousturier, peintre pointilliste, élève de Paul Signac et Henri-Edmond Cross, s’était engagée à partir de 1915 pour l’émancipation des Tirailleurs Sénégalais, “intoxiqués par l’espéranto militaire”, via l’apprentissage de la langue française. À travers la lecture de bribes du livre de Cousturier, Des inconnus chez moi, et de cartes écrites par les tirailleurs, les comédiennes nous font connaître l’histoire de ces soldats basés à Fréjus. “Kaba Kounaté, Mamady Koné, Mektar Saar, Damba Dia, Belia Mamoussa, Kanda Sidibe…” Agitation et déconcentration dans le jeune auditoire ayant reconnu l’homonyme de Djibril Sidibé, autre héro national ayant remporté avec la sélection la Coupe du Monde 2018. “Macoudia M’Baye, Koly Ibatan, Semba Penda, Amadou Lo”… Elle leur a donné, ou rendu, un visage et un prénom. “Saër Gueye était joli. Quand je pense à son caractère, je trouve qu’il fut généreux. […] Amadou Hassan est armé de politesse et de littérature autant que nous. Il a 25 ans et une longue cicatrice qui entrouvre sa laineuse chevelure”.C’est lui !”, s’écrie un bambin en pointant la statue d’un des quatres soldats surplombant le bronze.  “Mais non, c’est celui de gauche !”, s’énerve un deuxième. “On pourrait faire une minute de silence, mais ils étaient jeunes, comme vous, alors ils préféreraient sûrement qu’on leur chante une chanson”. C’est ainsi qu’un chant traditionnel des piroguiers Sénégalais répété en choeur par les enfants s’est élevé en hommage jusqu’au bronze de ces quatre soldats de l’Armée noire. Bamba li bamba soyé bali bamba

Trouvaille sous le Monument aux héros de l’Armée noire – Juliette Moreau et Isabelle Morin, comédiennes de la troupe La Boîte en valise. © Amandine Hess.

“Le dernier tirailleur”

Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main

chaude sous la glace et la mort

Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes,

votre frère de sang ?

Je ne laisserai pas la parole aux ministres,

et pas aux généraux

je ne laisserai pas — non ! — les louanges de mépris vous

enterrer furtivement.

Vous n’êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur

Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France (…)

Il ne faisait pas assez froid ce jour-là pour mettre les frissons ressentis sur le compte de la température. Difficile, je l’avoue, de ne pas frissonner en entendant Poème Préliminaire de Léopold Sédar Senghor, clamé sur fond de musique traditionnelle africaine au milieu d’un parterre de croix blanches.

“Le dernier tirailleur”, spectacle en hommage à Abdoulaye Ndiaye © Amandine Hess

“Sans doute, le dernier survivant de la Force noire a consommé avant l’hiver,

Blessé en Août 1914, en Belgique par balle, blessé le premier Juillet 1916 devant Assevillers.

Deux fois blessé, tu as droit à la qualité de combattant. Tu t’appelles ?

– Moi ? Mon nom est Abdoulaye Ndiaye”.

Abdoulaye Ndiaye, dernier tirailleur Sénégalais de la Grande Guerre est décédé à 104 ans, ou 109, on ne sait pas très bien, dans son village de Thiowor la veille du 11 novembre 1998, date à laquelle la légion d’honneur devait lui être remise par le Président de la République. Le dernier tirailleur, spectacle musical, met en scène ce personnage racontant ses souvenirs de la Grande Guerre, recueillis dans “un Wolof émaillé de quelques mots Français”.

“Tu avais déjà vu les Blancs avant de partir à la Guerre ?

– Oui il y avait un Monsieur Bordelais qui venait nous acheter nos arachides

Et plus tard les Français ont exigé des chefs du village, de donner leur contingent d’hommes pour une guerre lointaine”.

Son oncle avait été jeté en prison par les Français en représailles de la fuite de son cousin afin d’éviter l’enrôlement forcé. C’est ainsi qu’Abdoulaye Ndiaye s’engage pour la libération de son oncle. “Je me suis donné, c’était mon devoir”. Enrôlé de force en 1914, il est emmené à Dakar, puis envoyé en Champagne pour défendre la patrie française. Il participera à l’expédition des Dardanelles en 1915, à la bataille de la Somme en 1916 et finira les combats en 1918 à Verdun. Blessé deux fois, une balle à la tête lui vaudra quatre mois d’hospitalisation. Une fois démobilisé, il est renvoyé sans compensation dans son village, triste sort réservé aux soldats de l’Armée noire, alors qu’une pension de guerre est versée aux Poilus Français. Il ne comprendra l’injustice qu’après le retour des Tirailleurs Sénégalais de la seconde Guerre Mondiale. À sa mort, il touchait 340,21 Francs CEFA par mois (environ 50 euros) et une carte de réduction SNCF. La médaille de la légion d’honneur lui a été remise par la France à titre posthume et est accrochée à sa tombe le jour de son enterrement. Une piste a également été construite pour rejoindre son village.

Les artistes viennent de Guyane, du Burkina Fasso, du Sénégal, de la Guinée et de Nancy. Christian Levry, chanteur-percussionniste fondateur de l’association Tempos considère ce spectacle dont il est à l’origine comme une “forme de reconnaissance par la musique” pour les Tirailleurs Sénégalais à travers Ndiaye. Ils deviennent “Ambassadeurs de son histoire pour que celle-ci ne soit pas oubliée”. Leur musique est un mélange de compositions originales et de standards Africains. Celle-ci rappelle tour à tour l’explosion des obus dans les tranchées ou les rythmes de leur continent d’origine.

Christian Levry, fondateur du spectacle “Le dernier tirailleur” © Amandine Hess

 

“Tell the children the truth”

À la question de son opinion sur la place de l’hommage rendu aux soldats de l’Armée noire, Christian Levry répond :

“C’est une bonne chose, après je pense qui mérite d’être fait, mérite d’être bien fait. Il faut dire aux enfants la vérité. Tout le monde s’en sortira mieux. Bob Marley disait : Tell the children the truth. Aujourd’hui, un enfant Français de souche, qui est déjà difficile à trouver, ne comprend pas. Si on lui racontait toute l’Histoire, il comprendrait pourquoi il a un Mamadou dans sa classe et il ne le verrait pas du même regard. Les parents et les autres générations ne savent pas non plus. J’en ai vécu l’expérience. Le père d’un ami m’a demandé si l’Afrique c’était mieux avant ou après la colonisation. Je lui ai répondu que c’est comme si quelqu’un venait chez vous et vous dégage de votre maison. Est-ce que c’était mieux avant ou maintenant qu’il est là ? Donc il faut dire les choses, il faut sortir tout ça”.

Les combattants de l’Empire. Les troupes coloniales dans la Grande Guerre

La présentation des actes du colloque “Les troupes coloniales dans la Grande Guerre” par le professeur émérite Marc Michel, suivie de la conférence “L’Armée noire” par le doctorant en histoire Cheick Sakho était justement l’occasion de “dire les choses”.

La conférence sur  “L’Armée noire” abordait trois thématiques : les raisons de la création d’une telle armée, le sort du Monument aux héros de l’Armée noire ainsi que la Mémoire de ces soldats en métropole et dans les ex-colonies. Quelques dates avaient préalablement été rappelées. Le premier bataillon de Tirailleurs Sénégalais est fondé en 1857. Ce n’est que lors du défilé du 14 Juillet 1889 que les Parisiens découvrent pour la première fois les bataillons de Tirailleurs “en même temps que la Tour Eiffel”. En 1899, le Général Marchand déclare “Ce n’est pas moi, c’est eux” en désignant les Tirailleurs lorsqu’il est félicité à son retour de la “Mission Congo-Nil” caractéristique de la politique française d’expansion impérialiste en Afrique noire. Cette mission d’exploration militaire s’était soldée par la célèbre “crise de Fachoda” avec les Britanniques.

L’Armée noire

Le général Mangin écrit La Force noire en 1910, livre dans lequel il préconise l’utilisation des troupes coloniales issues de l’Afrique noire en cas de guerre en Europe. La dénatalité en France et l’image positive du Tirailleur Sénégalais qui s’est illustré notamment lors de la “Mission Congo-Nil” sont ses principaux arguments. Il n’y avait toutefois pas consensus en France quant à la création d’une telle armée. L’Allemagne y est opposée et on peut lire des écrits d’époque accusant que “Les anthropophages n’ont pas le droit de souiller l’Europe civilisée”. Une “Europe civilisée” pourtant sur le point de s’entretuer dans les tranchées. Entre 1914 et 1918, 161 250 tirailleurs sénégalais combattent pour la France. Malgré leur appellation, ils ne sont pas tous Sénégalais, certains étant recrutés à Madagascar, en Indochine et autres ex-colonies. 30 000 soldats de l’Armée noire mourront ainsi pour la France. “Die Schwarze Schande am Rhein” ou “La Honte noire” est le nom donné à une campagne de propagande raciste et nationaliste qui débuta sous la République de Weimar dans les années 1920 pour dénoncer l’occupation de la Rhénanie par les troupes coloniales, subie comme une humiliation encore plus pénible pour l’Allemagne.

Le Monument aux héros de l’Armée noire

Ce monument est érigé en 1924 à Reims en réponse à trois préoccupations : rendre hommage à l’Armée noire sur la métropole ; soutenir un discours universaliste et égalitariste ; enfin, faire sortir Reims de son image de ville martyre. Une réplique du monument est édifiée à Bamako au Mali la même année. Le bronze sera détruit en 1940 par les Nazis lors de l’occupation dû au souvenir toujours présent de la défaite de 1918 et de l’épisode de “la Honte noire”. Au lieu de détruit, nous pourrions plutôt qualifier le monument d’ “égaré”. En effet, le bronze a disparu lors de son transport en train pour Berlin. L’enquête de la police secrète allemande pendant plus d’une année ne permettra pas de donner des preuves tangibles quant au sort du monument. Il a officiellement été fondu pour récupérer le métal. “Comment égare-t-on un bronze si imposant ? C’est une histoire abracadabrante digne des Pieds Nickelés”, s’amuse Cheikh Sakho.

La Mémoire des soldats en métropole et dans les ex-colonies

“Si les Ricains n’étaient pas là, vous seriez en Allemagne… Je veux dire, les AFricains” plaisante Monsieur Sakho.

Avec la fin de la guerre d’Algérie et des indépendances, la France se tourne vers la construction européenne. Une page se tourne dans son histoire coloniale et il semblerait que les colonies n’aient plus de place dans l’histoire Française. La décennie 1990 marque un tournant mémoriel caractérisé par une importante production historiographique dû à la disparition des derniers tirailleurs Sénégalais de la Grande guerre, de peur que leur Mémoire ne disparaisse. Aujourd’hui, la place des tirailleurs sénégalais est bien inscrite dans le récit national Français, conclut l’historien.

Beaucoup sont cependant de l’avis que cette place est encore trop souvent occultée.

Notes :

Pour découvrir le Monument “Aux héros de l’Armée noire” comme si vous y étiez : https://kuula.co/post/7Y7gR Photo en 3D, Crédits : Cristèle Blad

Si cette thématique vous intéresse, l’exposition mobile “Caravane de la mémoire : Les tirailleurs sénégalais, avant, pendant et après la Première Guerre mondiale” est à découvrir du 9 octobre au 12 novembre 2018 au Parc de Champagne de Reims (sous le chapiteau).

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