Par Pierre Sarliève

23 millions de français ont suivi le discours du Président de la République le 10 décembre, 2018, ce dernier ayant débloqué au moins dix milliards d’euros pour tenter de désamorcer la colère des gilets jaunes. Dans cette allocution ont été annoncées des mesures facilement mémorisables, peu techniques par rapport à la réputation des Marcheurs. Nous avons vu un Président aux traits (exagérément) marqués, tentant de démontrer un changement de ton face aux français, sans mépris et avec plus de considération.

Malheureusement, il faut se rendre à l’évidence : ces mesures auront du mal à calmer les mécontentements et souffrances des classes ouvrières, et même celles des classes moyennes. Cela est d’autant plus frappant que la “crise économique et sociale” est bien réelle mais que la France se montre de plus en plus incapable – institutionnellement – d’y répondre. Conséquemment, nous pouvons craindre que la France soit en passe de foncer droit dans le mur.

Le problème fondamental des revendications des gilets jaunes réside dans le fait que ce sont des mesures qui ne peuvent être réalisées que sur le long-terme mais dont les résultats sont attendus immédiatement. Le Président Macron est dans une situation infernale. En effet, il est le chef d’un mouvement qui a la tâche de définir une nouvelle société satisfaisant les français, mais lui-même incarne précisément la société que les manifestants rejettent parfois avec la plus grande haine. Michel Rocard écrivait : « toute tentative de réforme qui ne prend pas d’abord en compte l’immense effort d’explication puis de négociation que cela suppose est vouée à l’échec. »  Nous avons donc un chef d’État qui se trouve en mauvaise posture pour répondre aux attentes d’une partie de la population, et qui a failli à faire accepter par ses concitoyens les réformes pourtant annoncées lors de sa campagne de 2017.

Certains lycéens ont trouvé que le discours de M. Macron ne les concernait aucunement. Les retraités ne se voient pas non plus de raison d’abandonner le combat car ils n’ont pas vu une augmentation tangible de leurs retraites. Du côté de l’opposition, on reproche au Président de faire payer les classes moyennes et de ne pas être à la hauteur des revendications. Au fond, la nature des demandes émanant de toutes parts, fait que nous nous trouvons devant un casse-tête qui ne se résoudrait qu’en satisfaisant tout le monde. Devant l’incapacité de hiérarchiser les colères et de se mettre d’accord, les gilets jaunes ont démontré – sans le réaliser encore – que la société dans laquelle nous vivons n’est plus durable.

La France a inventé la révolution hebdomadaire. Elle peut en être fière aujourd’hui mais doit craindre une dérive violente en politique dans les mois et années à venir. Si le gouvernement a reculé face à des manifestations d’une violence inouïe dans l’histoire récente, il apparaîtra comme étant logique de recommencer dès le prochain mécontentement social. Comme tout un chacun, on peut en déduire que les institutions françaises sont frappées d’une profonde crise de légitimité où le vote et les syndicats ne sont plus perçus comme étant des moyens de se faire entendre. Ceci est un phénomène qui n’est pas récent mais qui s’est accéléré lors de la dernière grève SNCF durant laquelle le gouvernement a quasiment fait un bras d’honneur aux syndicats.

D’un point de vue économique, il n’y a aucun doute que les mesures seront subventionnées par les marchés financiers et accroîtront le déficit public. C’est un diagnostic qui a été très largement porté ; nous sommes dans une période où s’accumule un “ras-le-bol fiscal” et un constat de baisse de performance dans les services publics. Il faudrait hypothétiquement réduire les impôts de tous les côtés et améliorer l’efficacité de services qui, pour certains, reposent sur un modèle qui date de l’après-guerre. Ceci paraît évidemment impossible avec, pour comble de malheur, une croissance économique revue à la baisse pour l’année 2019. Sur le long-terme, on pourrait espérer que la France réforme en profondeur son administration, réévalue, comme l’ont fait nos voisins européens, le rôle de l’état dans la société, et redéfinisse clairement ses fonctions. Ceci permettrait de réduire le gouffre financier que représente la dette publique utilisant ainsi plus judicieusement l’argent du contribuable, améliorant le service public et réduisant du même coup les impôts, comme cela est demandé de toutes parts aujourd’hui. Or justement, toute tentative de réforme massive à ce jour s’est vue bloquée par la population française, ou mal exécutée par le gouvernement. De ce fait, on peut se demander si cela n’est pas une opération irréalisable dans l’état actuel des choses et que, de toute manière, les français ne seront pas assez patients pour un tel changement.

Dans ces conditions, il est difficile d’imaginer une amélioration durable de la situation. Les mesures d’Emmanuel Macron seront plus difficiles à réaliser qu’elles ne paraissent et risquent de remettre à plus tard les problèmes qu’évoquent certains français. Sans vouloir prédire le futur, car cela serait impossible et malhonnête, essayons de rester optimiste en lisant le livre d’Agnès Verdier-Molinier, qui conclut que « c’est une nouvelle France qui démarre et l’on ressent beaucoup d’enthousiasme, comme une fierté retrouvée à l’aune des désespoirs d’antan d’être sorti d’un système favorisant corporatisme et connivence qui ne profitait qu’à quelques-uns en bloquant tous les autres. » Espérons que la France réussisse à trouver une voie de sortie dans le sens des propos de Madame Verdier-Molinier, sans trop de violences ni de perdants.

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