Par Laurdi Sala-Diakanda

Cette semaine, dans sa rubrique Hometown, la Travel Section vous emmène en Amérique du Sud. Plus précisément en Guyane française, département d’Outre-Mer depuis 1946. Cette collectivité de près de 260 000 habitants, choisie en 1964 pour accueillir le nouveau centre spatial français, représente pour Florian Kotimbi, élève en  deuxième année Euraf, bien plus qu’une terre natale. Lors de cette interview, le jeune homme revient en quelques mots sur la ville qui a changé sa vie et qui marquera son cœur à jamais.

© Florian Kotimbi, Office du Tourisme, fleuve du Maroni, Saint-Laurent.

D’où viens-tu ? Où se situe ta ville natale ? À quelle fréquence t’y rends-tu depuis ton départ 

Je m’appelle Florian Kotimbi, j’ai 19 ans et je suis d’origine centrafricaine-vietnamienne. Je suis né à Toulouse mais n’y ayant vécu que cinq ans, je considère Saint-Laurent-du-Maroni comme ma ville natale – c’est là-bas que j’ai passé la majorité de ma vie. Saint-Laurent, c’est une commune de l’Ouest, située en Guyane Française, département d’outre-mer. Le pays, situé en Amérique du Sud, est limitrophe avec le Brésil et le Surinam. J’y ai passé treize ans et demi. Depuis que je suis rentré à Sciences Po, je ne m’y suis rendu qu’une seule fois, en décembre dernier, pour passer les fêtes de Noël avec ma famille.

© Fornelli Soledad, Saint-Laurent, bord du fleuve Maroni.

Peux-tu nous parler de ta famille et des liens qui vous unissent à cette ville ?

Je suis l’aîné d’une fratrie de trois frères. Mon cadet et moi-même sommes nés à Toulouse mais le benjamin est né à l’hôpital de Saint-Laurent, de ce fait nous avons un réel ancrage en Guyane. J’ai toujours grandi avec eux donc notre séparation – lorsque j’ai quitté la ville – fut particulièrement difficile. Sachant qu’une distance d’exactement 7 345 km nous sépare, je n’ai pas la chance, comme certains étudiants parisiens par exemple, de pouvoir rentrer tous les week-ends. Étant très proche de ma famille, il nous arrive même de nous appeler plusieurs fois par jour.

Qu’est ce qui fait que tu t’y sens chez toi ?

Question difficile (rires). Plus sérieusement, l’atmosphère environnante est agréable et chaleureuse. Saint-Laurent étant une petite ville, tout le monde se connaît et avec ça vient forcément la création de liens forts. Il y a des personnes avec qui j’ai passé toute ma scolarité – enfin, presque – du primaire jusqu’au secondaire ! C’est assez dingue quand j’y repense. Tous ces facteurs font qu’en général, nous sommes très proches les uns des autres et également très solidaires. En soi, comment expliquer qu’à Saint-Laurent je me sens chez moi ? Je n’en sais trop rien, c’est un sentiment difficile à expliquer. Je m’y sens simplement à l’aise,  je m’y sens moi-même.

© Fornelli Soledad, plage d’Awala Yalimapo (océan atlantique).

Qu’aimes-tu le plus à Saint-Laurent ?

La mosaïque culturelle : le fait de sans cesse côtoyer de nouvelles cultures. Pouvoir dans la même journée entendre différentes langues est quelque chose que je qualifierais d’inouïe. De fil en aiguille, ça attise la curiosité et la soif de connaissance. J’oserais même dire que Saint-Laurent-du-Maroni c’est le New-York de la Guyane (rires) ! Peut-être que je m’emballe, mais c’est vraiment comme ça que je le ressens.

© Fornelli Soledad, Saint-Laurent, bord du fleuve Maroni.

Qu’as-tu l’habitude d’y faire à chaque retour? Qu’est ce qui te manque le plus ?

Conduire sans avoir de destination précise en chantant à tue-tête les chansons des artistes locaux ou encore se rendre à Javouhey (commune majoritairement composée de hmong) pour déguster de la bonne soupe javanaise ! Les petits plaisirs de la vie en somme ! Ou encore, dormir à la belle étoile dans des hamacs, c’est quelque chose que j’affectionne beaucoup. Après un bon barbecue et une baignade dans une crique il n’y a rien de mieux. Et pour ce qui me manque le plus… je dirais c’est de retrouver mes amis. Ce sont eux qui me manquent le plus depuis que je suis parti. Il y a certaines personnes qui sont chères à mes yeux et avec qui les retrouvailles sont synonymes d’effusion de joie. Je pense notamment aux adultes qui m’ont accompagné, soutenu durant mes treize années passées dans la capitale de l’Ouest.

© Fornelli Soledad, Saint-Laurent, bord du fleuve Maroni.

Quelles sont tes activités préférées à Saint-Laurent?

Là-bas, j’adorais aller au cinéma. J’ai toujours été passionné de films, chaque week-end j’essayais d’aller en voir. Je dis « un » film parce que le cinéma ne disposait que d’une seule salle et on n’y diffusait qu’un seul film à la fois ! Le pire, c’est qu’il n’était ouvert que du mercredi au dimanche. Même si ça ne paye pas de mine, nous nous contentions de peu et nous profitions de ce qui nous était offert. À part ça, j’aimais bien faire du taekwondo. En plus des séances administrées par le club, l’un de mes amis avait un grand jardin où nous pouvions nous entraîner à faire toutes sortes de figures acrobatiques. Nous nous en donnions à cœur joie et je rentrais pas mal de fois le corps égratigné, parsemé de bleus ! Une dernière chose : le quad. J’en faisais dans la forêt – c’était incroyable ! L’adrénaline que cela me procurait était un sentiment indescriptible.

© Fornelli Soledad, plage d’Awala Yalimapo (océan atlantique).

Quels sont les endroits à visiter absolument ?

Il faut savoir que Saint-Laurent du Maroni a un patrimoine colonial très important. La majorité des bâtiments que l’on peut observer en ville ont été construits par l’Administration pénitentiaire. Ainsi, nous avons la résidence de l’ancien gouverneur du bagne et le tribunal maritime qui ont respectivement mué en la résidence du sous-préfet et la sous-préfecture. Je dirais que l’endroit le plus fréquemment visité est le Camp de la Transportation – un ancien bagne. D’ailleurs, c’était la centrale du bagne de la Guyane, c’est-à-dire – qu’un lieu provisoire pour les condamnés. Il y a également l’Île aux Lépreux à laquelle on accède en prenant la pirogue pour traverser le fleuve. Elle servait de mouroir aux bagnards qui étaient atteints de la lèpre. Pour la petite anecdote, le célèbre bagnard Papillon disposait d’une cellule dans le camp de la transportation et lorsqu’il s’est évadé, il s’est réfugié quelques temps sur l’île des lépreux. La forêt environnante est également un lieu incontournable à visiter. Pour les randonnées ou la découverte de la faune et de la flore, la forêt est l’endroit idéal. Même s’il fait très chaud, on prend un malin plaisir à sentir nos pieds fouler le sol grumeleux, à être en contact direct avec la nature. À ce sujet, pour les amoureux de la nature comme moi, il faut absolument aller se baigner à la crique où l’on se sent en parfaite symbiose avec notre environnement et où la pureté de l’eau est tout simplement admirable.

© Florian Kotimbi, ancien bâtiment colonial, Saint-Laurent.

Existe-t-il des endroits « sous-cotés » que tu recommandes aux touristes ? Ou encore des spécialités culinaires à découvrir ?

En soi, il n’y a pas d’endroit sous-coté, du moins pas à ma connaissance. En général les touristes visitent la ville et ses alentours de fond en comble, dépoussiérant les moindres recoins de cette commune historique. D’ailleurs, je pense qu’ils connaissent mieux la ville que moi (rires).

Par contre, en tant que bon guyanais, laissez-moi vous dire que la gastronomie est l’une des plus grandes forces de Saint-Laurent ! Grâce à la grande diversité culturelle, l’art culinaire de la ville est d’une richesse considérable. Certains ingrédients sont d’ailleurs communs à plusieurs cultures, comme le manioc ou encore le poulet boucané. Il existe des tonnes de plats si excellents qu’il serait difficile de n’en sélectionner que quelques-uns. Rien que les évoquer me met l’eau à la bouche !

Pour vous faire découvrir quelques spécialités culinaires, je vous invite tout d’abord à goûter la cuisine créole qui est agrémentée des produits naturels fournis par la forêt amazonienne. Son Bouillon d’Awara ou Bouyon Wara comme on dit en créole guyanais est le plat traditionnel emblématique dégusté lors des fêtes de Pâques. L’Awara est un fruit dont la couleur orangée provient d’un palmier amazonien. Un concours appelé « Le concours de l’Awara d’or » a même été mis en place. Réel orgasme culinaire, tous les guyanais vous diront « si tu manges du Bouillon d’Awara… En Guyane tu reviendras ». Ce qu’il faut savoir, c’est que la préparation de ce repas nécessite deux à trois jours. Les ingrédients nécessaires à son élaboration sont divers légumes et viandes tels que des épinards, du lard fumé, des aubergines, des haricots verts, du bœuf… Cet assortiment d’ingrédients est lié par la pâte d’Awara. Le tout dressé sur un lit de riz blanc : un délice !

Toujours dans la cuisine créole, je vous invite aussi à tenter la cassave qui est une galette à base de farine de manioc. Passons maintenant à la gastronomie bushinengue ; comme spécialité, la viande fricassée ou boucanée avec en général du couac, du riz ou du wassai est un vrai régal ! Pour la cuisine amérindienne, c’est le kashilipo (poisson cuit dans du jus de manioc) accompagné d’une boisson typique appelée le cachiri (qui est fait avec du manioc fermenté) qui vous feront frétiller les papilles. Au-delà de l’aspect gastronomique, le cachiri est une boisson qui appelle au rassemblement des diverses communautés amérindiennes. Je terminerai avec la cuisine javanaise à travers laquelle vous pourrez découvrir les loempias ou encore le rôti. Mais ses mets les plus célèbres sont le bami et le nasi. Je pourrais en manger tout le temps tellement c’est bon ! En général les vendeurs ambulants les fournissent en barquettes à emporter. Au niveau des boissons, vous vous doutez bien que le rhum est indétrônable bien qu’il y ait le Ti-Punch, le sirop d’oseille ou encore la Caïpirinha.

Qu’en est-il de la vie nocturne ? Quels sont clubs ou restaurants à voir découvrir absolument ?

La vie nocturne est très mouvementée à Saint-Laurent, que ce soit dans le bon comme dans le mauvais sens. Toutefois, étant donné qu’il s’agit d’une petite ville, certaines nuits sont plus animées que d’autres. En général, elles le sont le week-end et plus particulièrement le samedi soir. Il existe, par exemple, des courses de boosters appelés « tirages ». Ce sont des courses illégales un peu comme dans Fast and Furious où de fortes sommes d’argent sont mises en jeu. Les participants débrident les moteurs de leurs engins et customisent ces derniers afin de les rendre plus rapides, plus fringants. Bien que ce soit une pratique dangereuse, il est rare que des participants soient blessés. En termes de restaurants, je conseillerais le Ti-Pik Créol ou encore la Goélette. Le premier est situé au centre-ville et le second dans un quartier amérindien appelé Balaté. Ce dernier siège dans un bateau « échoué » transformé en restaurant. Situé en face du Surinam, il offre un cadre magnifique sur le fleuve Maroni avec en prime un magnifique coucher de soleil aux alentours de dix-huit heures. Il n’est pas rare d’avoir des musiciens en live qui saupoudrent de leurs notes musicales une suave soirée en amoureux. En ce qui concerne les boîtes de nuits, aux dernières nouvelles, elles ont toutes fermé ! C’est assez triste parce que l’ambiance était toujours caliente. Il y en avait une qui s’appelait le Maroni Bar et j’adorais y aller et danser de minuit à l’aube. De bons souvenirs.

© Fornelli Soledad, Saint-Laurent, bord du fleuve Maroni.

Si jamais tu sors prendre un verre entre amus, où vous rendez-vous ?

A l’époque, il y avait un bar-restaurant appelé le Mambari qui était très apprécié. La terrasse et la salle d’intérieur étaient toujours bondées. Le jeudi soir, les soirées « no stress » attiraient un grand nombre de personnes. Mais bon, le bar a fermé ses portes en 2016. Sinon entre jeunes, nous ne prenons pas vraiment de « verre » comme on l’entend en métropole. Nous faisons plutôt ce qu’on appelle dans notre slang le sirotage, c’est-à-dire que nous nous posons dans un endroit assez chill avec notre glacière et nous consommons des boissons softs ou alcoolisées. En général, c’est au bord du fleuve ou dans des carbets, à proximité des terrains de beach-volley.

© Fornelli Soledad, village Javouey.

En guise de conclusion, que devraient éviter, selon toi, les touristes ?

Je ne sais pas s’il y a vraiment des choses à proscrire ou à vraiment éviter. Il faut juste faire preuve de prudence car certains quartiers ne garantissent pas forcément la sécurité.  Par exemple, la Charbonnière qui abrite la communauté des Noirs-marrons, est de jour un très beau quartier. Mais la nuit, il n’est pas vraiment conseillé de s’y balader seul, même pour les locaux, en raison des braquages fréquents. Cependant, ce n’est pas pour autant qu’on ne peut pas profiter de son séjour dans cette belle commune chargée d’histoire, riche de culture et de patrimoine.

© Fornelli Soledad, Saint-Laurent, bord du fleuve Maroni.

Vous l’avez donc compris, la Guyane regorge de trésors culturels et patrimoniaux qui vous feront scintiller les yeux, frétiller les papilles et bien plus encore ! Pour Florian, comme le dit le bon vieux dicton « loin des yeux mais, près du cœur ». Sa douce aventure guyanaise n’est que partie remise. Et vous ? Que diriez-vous de partir à la conquête de la « terre d’eaux abondantes » ?

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