Quand on rentre dans une salle de classe à Sciences Po, on remarque toute de suite une rangée d’ordinateurs portables alignés sur chaque table. On devine une recherche de la simplicité : après tout, nos ordinateurs stockent tous les outils et informations nécessaires pour participer en classe. La rapidité avec laquelle on peut retranscrire les paroles du professeur, mot à mot, ou alors changer d’onglet entre plusieurs « readings » et pages Wikipédia afin de répondre aux questions en classe, sont d’une utilité indéniable. On pourrait alors se demander : à quoi bon apporter cahiers, stylos et feuilles lorsqu’on bénéficie d’un outil aussi puissant?

En réalité, il est difficile de soutenir que les étudiants sont des personnes raisonnables qui utilisent leurs ordinateurs avec sagesse. Il suffit d’attendre 20 minutes après le début d’un cours pour s’apercevoir qu’on ne consulte pas que des informations relatives à celui-ci. On ne peut oublier qu’un ordinateur sert aussi à consulter ses courriels, envoyer des messages Facebook afin de planifier sa prochaine réunion associative, et jeter un petit coup d’oeil à l’actualité, tant qu’on n’y est. Pareillement, il serait naïf d’expliquer que cela n’affecte pas notre concentration. C’est, d’ailleurs, plutôt une énorme perte de temps.

Il faut reconnaître que les ordinateurs sont source de distractions envahissantes qui nous empêchent d’écouter nos professeurs et les présentations de nos camarades en classe. Une autre réalité est que nos appareils créent un mur entre nous-mêmes et les autres membres du cours : alors que Sciences Po essaie de nous inciter à participer en cours, nous amenons avec nous une source de handicap pédagogique. Quelle erreur ! Les cours sont plus souvent silencieux, avec des prises de paroles monopolisées par quelques individus, et ça, nos outils numériques en sont grandement responsable.

Je vous incite donc, amis lecteurs, à considérer l’abandon de ces ordinateurs portables pour un “retour” à l’utilisation de nos chers stylos et cahiers multicolores.

Il est intéressant de voir que le fait de tenir un stylo dans sa main, de sentir le papier sous sa plume, et – surtout – de diriger une pensée en mouvement afin de la retranscrire sur du papier, est beaucoup plus exigeant neurologiquement. L’écriture est le résultat d’un mouvement singulier du corps unique à chaque mot ; la dactylographie ne l’est pas.

Marieke Longchamp et Jean-Luc Velay, deux chercheurs du laboratoire de neurosciences cognitives à l’Université d’Aix-Marseille, ont mené une étude sur 76 enfants de trois à cinq ans. Le groupe qui a appris à écrire des lettres à la main était plus doué pour les reconnaître que le groupe qui avait appris à les taper sur un ordinateur. Ils ont répété l’expérience sur les adultes en leur enseignant des caractères bengalis ou tamouls. Les résultats étaient similaires à ceux des enfants.

Dessiner chaque lettre à la main améliore notre compréhension de l’alphabet, car nous avons vraiment une « mémoire corporelle », déclare Edouard Gentaz, professeur de psychologie du développement à l’Université de Genève. « Certaines personnes ont des difficultés à lire à nouveau après un accident vasculaire cérébral. Pour les aider à se souvenir de l’alphabet, nous leur demandons de tracer les lettres avec leur doigt. Cela fonctionne souvent, le geste reconstituant la mémoire. »

Pour nous qui cherchons de meilleurs moyens de retenir le contenu de nos cours, il serait particulièrement intéressant d’écrire à la main. Sur du papier, untel aura plus de facilité à synthétiser les enseignements et bénéficiera d’une capacité de compréhension accrue par rapport à sur nos appareils numériques.  Pour les scientifiques, la raison est claire : ceux qui travaillent sur du papier auront reformulé les informations au fur et à mesure qu’ils prenaient des notes, ce qui les oblige à effectuer un processus préliminaire de synthèse et de compréhension. Au contraire, ceux qui travaillent sur un clavier ont tendance à prendre beaucoup de notes, parfois même à faire une transcription littérale, mais évitent ce que l’on peut appeler une « difficulté souhaitable ».

L’argument – banal – qu’il est trop difficile d’écrire durant un cours magistral à cause de la vitesse de parole d’un prof souffre d’un manque de validité. Certes, écrire implique un entraînement qui rend la prise de notes plus difficile initialement, mais il est clair que ça n’est qu’une question d’apprentissage. Tous les étudiants des générations passés étaient bien obligés de se débrouiller sans machine à écrire, et ne bénéficiaient pas de powerpoints non plus. Vu les problèmes de concentration de notre génération, il est juste de voir un lien entre cela et la prise de notes par ordinateur.

Alors, vous n’êtes pas encore convaincu ? On ajoutera qu’un cahier est beaucoup plus agréable à relire qu’un écran : on a moins mal aux yeux, on mémorise mieux ce qu’on avait écrit et, encore une fois, on n’est pas sujet aux distractions qu’apportent un appareil électronique.

Nos cours manquent crucialement de participation, et il serait bien de voir plus d’étudiants revenir au papier. Cela bénéficierait aux individus, avec de meilleurs résultats scolaires, et au groupe, avec une amélioration générale du niveau de concentration en classe.

N’hésitez plus : écrivez!

 

Cover photo: by Chloé Joubert

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