Le Mexique, sous l’emprise des mafias

Les cartels de la drogue au Mexique ont une nouvelle fois attiré l’attention lorsque 69 cadavres ont été progressivement exhumés dans l’ouest du Mexique pendant le mois de février. Depuis, de nombreuses familles se sont rendues à Tecomán, la ville concernée, dans l’espoir d’identifier un proche. Selon les chiffres officiels sûrement sous-évalués par crainte de représailles, le pays compte actuellement plus de 40 000 disparus.

Les cartels mafieux enterrent leurs victimes, qu’elles soient rivales ou malchanceuses innocentes, dans d’innombrables fosses clandestines. Depuis 2007, 1 100 d’entre elles ont été mises au jour. Journalistes, hommes politiques, mais aussi hommes d’église ou encore étudiants, chacun peut devenir la cible des barons de la drogue. Les investigations, les messages de paix ou de simples actes téméraires peuvent les contrarier et mettre en péril leurs trafics de drogues, de migrants ou bien même de carburant. En janvier, l’explosion d’un oléoduc a encore eu lieu, témoignant des vols de pétrole, ensuite revendu à prix bas.

Afin de protéger leurs commerces, les mafieux financent notamment les campagnes de certains candidats locaux. C’est là que le corruption se mêle au trafic. Ce ne sont pas les seuls à profiter de cette contagion de la violence qui tend à démultiplier les crimes de genre. Huit boutiques de services funéraires se succèdent sur à peine 300 mètres dans une rue du centre de la ville de Veracruz, région où quatre mafias s’affrontent pour le contrôle du territoire et bénéficient, grâce à ses trois ports, d’un lien direct vers le premier marché mondial de la drogue : les États-Unis.

Il y a cependant un envers à la médaille. Le collectif Solecito de l’État de Veracruz réunit plus de 300 mères de disparus dont l’incertitude est, pour elles, source de souffrance quotidienne. Lasses de l’inactivité gouvernementale, elles se sont rassemblées pour mener leurs enquêtes elles-mêmes. Elles ont notamment découvert la plus grande fosse clandestine du pays en 2016. Cette quête incessante de preuves physiques afin de surmonter un traumatisme psychologique rappelle celle mise en avant par le documentaire franco-chilien de Patricio Guzman Nostalgie de la Lumière, affichant la continuelle exploration du désert par les mères des disparus de la dictature militaire de Pinochet.

 

Impuissance d’un système corrompu

Pour tenter de donner une réponse aux victimes de cette tragédie nationale, le nouveau président de gauche élu en juillet dernier, Andrés Manuel López Obrador, a mis en place une commission suite à la découverte de la fosse de Tecomán. L’objectif est de rompre avec la simulation des gouvernements précédents qui ont laissé les familles livrées à elles-mêmes dans la recherche de leurs proches. Le 26 septembre 2014, une centaine d’étudiants de l’école normale d’Ayotzinapa avaient confisqué des bus pour se rendre à une manifestation à Mexico. À Iguala, dans l’état de Guerrero, ils avaient été interceptés par la police municipale qui aurait remis les étudiants à des tueurs du cartel régional Guerreros Unidos. Résultat : 6 morts, plusieurs blessés et 43 disparus qui auraient, selon la version officielle, été brûlés et jetés dans une rivière. La Commission interaméricaine des droits de l’homme a démenti cette version dans un rapport dénonçant l’obstruction du gouvernement dans l’affaire. Elle a également révélé la potentielle cargaison d’héroïne en direction des États-Unis qu’un des autobus aurait pu contenir.

Une loi sur les disparitions avait été votée en 2017 et un système de recherche avait été créé l’année suivante. Selon Lucia Siaz, directrice du collectif Solecito : « Ces mesures sont restées lettre morte, car les autorités voulaient cacher l’ampleur de la crise ». Les deux  présidents précédents avaient toutefois déployé des milliers de militaires sur le territoire pour combattre le narcotrafic. L’offensive du gouvernement a notamment permis de neutraliser certains mafieux comme ‘El Chapo’, arrêté en 2016 et dont le procès a lieu en ce moment-même dans la ville de New York. Le verdict n’est pas encore tombé mais s’il est déclaré coupable, le chef du cartel de Sinaloa, basé à Veracruz, sera condamné à perpétuité.

 

Entre espoir et scepticisme.

Pour autant, “26 000 corps non identifiés […] s’entassent dans les morgues saturées du pays”, d’après Frédéric Saliba dans Le Monde. L’actuel gouvernement souhaite accompagner les familles des disparus. La nouvelle commission de recherches envisage l’achat de matériel de laboratoire, la formation de brigades spécialisées et la création d’un institut national d’identification doté d’une base de données génétiques. Elle considère également la réduction des peines pour les condamnés s’ils communiquent des informations sur certaines disparitions.

Cette initiative en apparence authentique serait-elle un acte à fins politiques dessinées ? Avant même d’être élu, López Obrador était le favori des sondages. Sa campagne était basée sur le combat contre la corruption ambiante. Son programme novateur proposait notamment la légalisation des drogues, mesure actuellement débattue, marquant un virage radical face à la stratégie militaire de ses prédécesseurs.

Depuis son élection triomphale, il a annoncé la création d’une garde nationale, initiative controversée qui devrait être validée ou non lors d’une consultation populaire en mars 2019. Huit mexicains sur dix soutiennent son projet de pacification du pays. Certains sont plus sceptiques quant à son réalisme. Lucia Diaz affirme que « Les intentions du gouvernement sont bonnes. Mais le budget de la commission [18,5 millions d’euros en 2019] est trop faible pour répondre à l’ampleur de la crise. » Le délai de trois ans que le président s’est fixé sera-t-il suffisant pour démanteler ce véritable narco-État ?

 

Cover photo by Don Bartletti @Los Angeles Times

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