Le 15 avril, tous, nous étions témoins de l’incendie de la Cathédrale de Notre-Dame qui produit un choc collectif tant en France que dans le reste du monde. Le 18 avril, le Sundial Press publiait un article, anonyme, critiquant la réaction qui s’est produite à la suite de cet incendie. L’auteure identifiait plusieurs problèmes, notamment les dons, comme celui de 100 millions d’euros de François Pinault ; la réaction du gouvernement ; et la désignation de l’incendie comme une tragédie nationale, au même niveau que les attentats de Charlie Hebdo ou ceux du 13 novembre 2015. Ces réactions « ont réduit l’espoir que j’avais placé en l’humain à un sort similaire » expliquait-elle.

Je pense qu’une partie des critiques dressée sont légitimes. Bien sûr, les dons qui seront utilisés pour reconstruire la Cathédrale pourraient également loger et nourrir tous les sans-abris de Paris. L’incendie est une grande tragédie, mais je ne dirais pas qu’on peut la comparer aux attentats du 13 novembre, ni aux attentats du 11 septembre aux États-Unis. Cependant, l’article anonyme ne s’arrête pas ici et va plus loin dans ses reproches. C’est sur ce dernier point que j’aimerais fonder ma réponse.

D’abord, l’article critique la réaction presque immédiate des familles riches, comme la famille Pinault et la famille Arnault, qui annoncèrent des dons de 100 ou 200 millions d’euros pour reconstruire la Cathédrale. Cet argent, soutient l’auteure, pourrait résoudre des ‘vrais’ problèmes, qui affectent, par exemple, les sans-abris. La cathédrale n’est qu’un bâtiment. Sur ce point je suis d’accord, mais je crois quand même que la critique est irréfléchie. L’incendie a centré l’attention sur un évènement et quelques grands dons, mais on pourrait – voire devrait – critiquer l’usage des fonds à une plus grande échelle. Le PIB de la France est d’environ 2.5 mille milliards d’euros. Paris est l’une des villes les plus riches en Europe. Pourquoi critique-t-on seulement les grands dons qui se sont faits maintenant ? Parce que c’est facile. On a une cible, on attaque. Si les gens se soucient vraiment pour ces problèmes, les moyens pour les résoudre existent déjà.

En plus, quel que soit notre opinion sur la famille Pinault, son obligation vers les sans-abris de Paris est surement beaucoup moins importante que celle de la mairie de Paris, ou du gouvernement français. La fortune de François Pinault reste la sienne, et il peut la dépenser comme bon lui semble. Si on attaque l’usage de son argent maintenant, c’est de nouveau parce que cela devient une cible facile. Si quelqu’un croit que la façon dont les milliardaires dépensent leurs fortunes est problématique, c’est un problème qui existait bien avant l’incendie de Notre-Dame.

Un dernier point sur la récolte des dons. L’auteure précise qu’elle n’est pas contre la reconstruction de la cathédrale. Cependant, si on critique la récolte des dons, comment serait-elle reconstruite ? Avec des fonds publics, sûrement. Mais dans ce cas, on pourrait critiquer l’utilisation des fonds publics pour reconstruire un bâtiment… et pas pour aider les sans-abris ! Ah, mais l’Église catholique a une grande fortune, et c’est elle qui devrait payer pour la reconstruction de la cathédrale. Mais, pourquoi devrait-elle reconstruire une cathédrale et ne pas… aider les sans-abris ? Vous voyez le problème ? Il faut comprendre que le problème ici est un problème général, qui va bien au-delà de l’incendie de Notre-Dame. C’est un problème peut être structurel, peut-être capitaliste, certainement grave, mais cela n’a rien à voir avec l’incendie de Notre-Dame, et ses solutions existent depuis longtemps.

Le deuxième point de l’article concerne la réaction d’Emmanuel Macron et des autres figures politiques, qui ont réagi d’une manière jugée trop extrême, vu que ce n’était qu’un incendie d’un bâtiment. L’auteure accuse Emmanuel Macron de fuir ses responsabilités, et explique qu’une partie du peuple français s’impatiente. Mais, de l’autre côté, une partie du peuple français voit l’incendie comme une grande tragédie nationale, et si l’impatience d’un groupe est légitime, la tristesse d’un autre groupe doit l’être aussi. En plus, comme l’article le dit, les manifestations ont commencé depuis plusieurs mois. Si le gouvernement prend quelques jours de délai pour annoncer les réformes, cela ne changera pas grand-chose. Emmanuel Macron a annoncé ses réformes le 25 avril – un délai d’un peu plus d’une semaine. Je ne dirais pas qu’il fuit ses responsabilités.

L’article critique aussi le choix de Christophe Castaner de retourner à Paris au lieu de rester à Mayotte. Nous sommes tous étudiants en science politique, et nous savons tous qu’il aurait été surement critiqué d’être resté là-bas. Sur ce point, je pense que nous devons rester conscients de ce qu’on dit en anglais « is and ought » – la différence entre ce qui est et ce qui devrait être. Peut-être que l’auteure a raison – Castaner aurait dû rester à Mayotte ; Emmanuel Macron aurait dû annoncer ses réformes. Qu’importe la décision de chacun, ils auraient été critiqués quand même.

Finalement, l’auteure conclut en expliquant qu’elle n’est « pas contre la récolte de dons, ni contre la reconstruction de la cathédrale, ni contre le désarroi d’une grande partie de la population. » Cela paraît contradictoire, car tout son article est une critique de  cela précisément – comment les dons pourraient aider d’autres causes, et comment la réaction à l’incendie fut trop extrême – tant au niveau politique que social. En finissant de lire l’article, j’avais le sentiment de n’avoir pas vraiment compris ce que l’auteure méprisait – aurait-on dû réagir, mais d’une façon plus maîtrisée ? Aurait-on dû faire des dons, mais pas autant ? Aurait-on dû faire des dons aux sans-abris en même temps que pour la Cathédrale ? L’article identifie des vrais problèmes, mais sa critique est mal-dirigée et ne propose pas de vraies solutions. Où sont ces personnes qui se soucient autant des sans-abris de Paris les autres 364 jours de l’année ? Si l’auteure anonyme, et toutes les personnes qui ont critiqué la réaction à l’incendie de Notre-Dame, s’inquiètent tellement pour « l’éducation dans les pays en développement » (et je ne rentrerai même pas dans les discussions de sauveur blanc ici), cela ne se voit pas. Donc oui, il existe des problèmes, mais ces problèmes n’ont rien à voir avec l’incendie de Notre-Dame.

 

Cover picture © Francisco Seco/AP

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