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L’architecture éclectique de la reconstruction : Reims dans l’entre-deux-guerres

By November 6, 2019 No Comments

Adrien NGUYEN

 

19 septembre 1914.

Notre-Dame de Reims est bombardée. La cathédrale brûle.

Depuis la reprise de Reims par les allemands, le front s’étend à moins d’1.5 km des premières habitations.

Reims est la seule grande ville française sur laquelle ont déferlé deux vagues de dégâts : l’invasion allemande, et le retrait de ces mêmes troupes par l’Est à la fin du conflit.

Fin de la guerre.

Les dégâts sont immenses. Seule la moitié des 14 000 logements recensés tient encore debout. 

Années 1920. 

Une gigantesque opération de reconstruction est lancée. Celle-ci fait appel à plus de 400 architectes qui retissent le bâti rémois selon les goûts variés de ses propriétaires, empruntant ainsi à la fois à l’Art Nouveau et à l’Art Déco. Les nombreux bâtiments ainsi reconstruits (commerces, immeubles résidentiels, salles de spectacle) transforment Reims en un véritable laboratoire d’innovation et d’hybridations artistiques.

Une reconstruction locale qui fait écho à une renaissance artistique européenne 

Bien que dépendant du contexte de la sortie de guerre, l’éclectisme architectural du bâti rémois fait écho aux débats stylistiques et techniques de l’avant-guerre et de l’entre-deux-guerres. Ainsi, on peut distinguer trois courants architecturaux : l’ensemble académisme-historicisme-régionalisme, l’Art Nouveau ainsi que l’Art Déco.

Dès les années 1890, l’Art Nouveau s’oppose aux  rigueurs de l’académisme et aux lourds emprunts de l’historicisme. Ce courant est né de deux influences principales. Tout d’abord, certains intellectuels et artistes anglais de la fin du XIXe siècle comme William Morris rejettent la société industrielle. La production mécanique et à bas coûts est décrite comme asservissant le génie de l’artisan. Le retour du “fait main” doit pouvoir leur permettre de s’émanciper du capitalisme et de l’industrialisme. La vie urbaine devient ainsi synonyme d’enfermement. C’est dans ce contexte que le modèle de la cité-jardin émerge. Celle du Chemin vert, à Reims, a été construite selon ces idéaux de vie utopiques. Ainsi, bien que ces espaces de vies aient dû permettre de reloger rapidement un grand nombre de personnes, le bâti reste composé de maisons mitoyennes ou individuelles de deux étages au maximum et on pense à inclure un grand nombre d’espaces verts. Les lieux de vie sont arborés et fleuris et répondent à différents temps de la vie sociale. On peut ainsi se retrouver à la “Maison commune” pour se divertir, ou à l’église Saint-Nicaise.

L’Art Nouveau répond également à un renouveau des styles occidentaux. A la fin du XIXe siècle, la découverte européenne des estampes japonaises a fortement marqué les artistes de l’époque. Ils comprennent que l’épuration des formes permet toujours de figurer, tout en rendant l’image plus puissante dans son évocation du réel. L’Art Nouveau allie donc à un fleurissement presque littéral de la nature, dans toute son imperfection asymétrique et son exubérance, une épuration des formes architecturales. Ce temps de découverte va permettre de pleinement intégrer à l’architecture, et non pas seulement à la structure, des matériaux jusqu’alors considérés comme vils : le béton armé, la fonte et le verre (photo 1).

Le cinéma-opéra de Reims est sans doute l’un des lieux les plus imprégnés des codes de l’Art Nouveau. Arborant des formes naturelles organiques, des cariatides, des verrières ainsi que des ornements de sgraffite (un mortier gravé pré-coloré ou bien appliqué en couches successives), le cinéma effectue la transition entre les courbes de l’Art Nouveau et la symétrie orthogonale et épurée de l’Art Déco.

L’Art Déco, peut bien sûr être décrit par opposition à l’Art Nouveau. Il a néanmoins bénéficié des expérimentations de ce dernier en termes de matériaux et de degré d’abstraction. La logique créatrice y est surtout poussée à l’extrême pour aboutir à une utilisation systématique et rythmée de formes géométriques simples et orthogonales.  

À Reims, on peut observer certaines variantes locales des caractéristiques de ce style. Ainsi, les tons dominants sur les façades sont le jaune, le rouge et l’ocre, car la brique peut servir soit de revêtement, soit de motif (photos 2 et 5). D’autre part, les balustrades et vantaux de portails en fer forgé illustrent un regain d’intérêt pour ce matériau noble et coûteux qui se pare de symboles du renouveau, tels la rose et la pomme de pin, symbole, quant à elle de longévité (photos 3 et 6). Enfin, les immeubles arborent des carreaux de céramique ainsi que de mosaïques (photo 4), tandis que l’ornementation est progressivement intégrée à la façade pour en fluidifier les lignes, sous forme de bas reliefs (photos 3 et 6).

La bibliothèque Carnegie est une véritable vitrine de l’Art Déco. Sa façade jaunâtre est lisse et unie, percée régulièrement de fenêtres et flanquée en son milieu d’un perron au fronton triangulaire, soutenu par deux colonnes. Les formes sont alternativement courbes, de par le plan du bâtiment arrondi et strictes et rythmées, de par l’agencement des ouvertures. Toute l’explosion du style s’observe dans les éléments les plus décoratifs: la porte en fer forgé, les vitraux géométriques, la verrière intérieure qui apporte de la lumière à une salle de lecture haute sous plafond, structurée par des chaises de bois clair. Structure, ornement et mobilier ne font qu’un.

Les halles du Boulingrin, quant à elles, permettent d’illustrer les prouesses techniques permises par l’utilisation du béton armé : les bâtiments peuvent gagner en hauteur et en portée, donc en espace intérieur baigné de lumière. C’est ce principe qui a également permis la construction des grands magasins.

Pour l’Art Nouveau comme pour l’Art Déco, plusieurs obstacles ont freiné une diffusion claire et distincte des deux styles. Tout d’abord, chaque style s’est heurté à un certain conservatisme stylistique, soit des commanditaires, soit des architectes. Ensuite, la diffusion géographique de nouveaux styles était souvent réduite aux capitales culturelles et aux grandes villes touristiques. 

Ainsi, Reims fait partie d’une périphérie artistique qui doit nous faire réellement considérer comme seule norme et pour chaque construction remarquable un éclectisme de styles, soit le degré avec lequel Art Nouveau et Art Déco sont employés. 

C’est donc le repli traditionaliste de l’Art Nouveau, face aux défis de la mondialisation qui a fait émerger de nouvelles formes d’expression artistique en Occident, et dont on retrouve les échos distants à Reims. Aujourd’hui, un autre repli, nationaliste, cette fois, tente de faire face à un style international hérité de l’Art Déco jugé trop occidental et paternaliste, signant un retour à une fragmentation des styles au profit des identités artistiques historiques locales.

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