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La Guerre Commerciale Au-Delà des Enjeux Économiques

By November 11, 2019 No Comments

La guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis s’apparente de plus en plus à un feuilleton télévisé, avec de nombreuses péripéties et des retournements de situation improbables. Le problème est que cette guerre des tarifs douaniers a un impact tout sauf négligeable dans le fonctionnement de l’ordre mondial.

Plusieurs spécialistes des relations internationales, comme Graham Allison dans Vers la guerre (2019), s’interrogent sur une potentielle guerre entre ces deux puissances, en interprétant leur confrontation économique sous le spectre du piège de Thucydide. Plus concrètement, cette rivalité grandissante bouleverse l’équilibre international instauré depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

En effet, les enjeux de la guerre commerciale dépassent la sphère économique, puisqu’on peut y voir une stratégie politique et militaire. De surcroît, ces tensions ne se limitent pas aux deux pays qui s’affrontent, mais impactent aussi profondément le reste du monde.

Rappel des faits.

C’est sous l’initiative du Président américain Donald Trump qu’est lancée en janvier 2018 cette course à la surenchère des taxes douanières entre Chine et États-Unis. La première mesure vise à taxer l’importation des panneaux solaires, en sachant que la Chine a presque le monopole de cette production. À partir de cette date, une série de mesures de rétorsion sont adoptées à la suite, d’un pays à l’autre. Plusieurs phases de négociations entre diplomates chinois et américains sont organisées mais aboutissent à des statu quo, qui ne correspondent en réalité qu’à des trêves entre les deux pays et ne mettent pas fin au problème.

Le 23 août 2019, c’est la Chine qui relance les hostilités, justement après une brève période d’apaisement. Pékin prévoit de taxer 75 milliards de dollars d’importation de produits agricoles et pétroliers américains. D. Trump répond immédiatement en appelant les entreprises américaines à quitter le marché chinois, et annonce en parallèle une augmentation des taxes sur les importations chinoises. Washington choisit même la voie de la surenchère puisqu’il affirme vouloir taxer la totalité des importations chinoises à partir du 15 décembre 2019. Dans un tweet fin août, le locataire de la Maison Blanche déclare « Nous n’avons pas besoin de la Chine et, franchement, nous nous porterions bien mieux sans eux ».

Dans ce contexte de montée des tensions a lieu le 13ème round de négociations depuis le déclenchement de la guerre commerciale. Les négociateurs américains et chinois se rencontrent à Washington le jeudi 11 octobre, ce qui aboutit à un accord commercial « très important », d’après Trump. En effet, le secrétaire du Trésor américain affirme que les États-Unis renoncent à la hausse des tarifs douaniers sur 250 milliards de dollars d’importations qui doivent normalement passer de 25 à 30% le 15 octobre. La Chine quant à elle, annonce acheter des produits agricoles américains à la hauteur de 40 milliards de dollars.

Néanmoins, il reste de nombreux sujets contentieux qui ne semblent pas avoir été traités durant cette rencontre. D’autre part, il est difficile de comprendre ce que la Chine et les États-Unis espèrent obtenir de ce conflit : plusieurs écoles et analyses s’affrontent. Certains pensent que M. Trump entend réduire le déficit commercial, et ainsi suivre une logique « America first ».  Il estime en effet que les droits de douane sont un outil efficace pour imposer un rapport de force. La deuxième école affirme que cette guerre commerciale illustre la volonté des États-Unis à réaffirmer leur hégémonie et celle de la Chine à en développer une.

L’Europe dans la guerre commerciale.

On oublie souvent de rappeler que l’Union Européenne (UE) est la première puissance commerciale au monde, ce qui lui donne un rôle légitime à jouer dans ce conflit. Dans cette optique, la Commission européenne se dit prête à réagir à de potentielles mesures de rétorsion prises par les États-Unis, mais souhaite privilégier des négociations bilatérales pour éviter d’avoir à s’impliquer dans cette guerre commerciale.

Toutefois, l’UE souffre souvent d’un manque de coordination, dans la mesure où les orientations adoptées font rarement l’unanimité. Par ailleurs, le peu d’instruments offensifs dont elle dispose nourrit son manque de crédibilité. Ainsi, le ton vient d’être donné par Ursula von der Leyen, la nouvelle présidente de la Commission européenne : elle veut doter l’UE d’un arsenal d’instruments plus offensifs, en commençant par l’application des sanctions commerciales et la création d’un procureur commercial pour y veiller.

La guerre commerciale revêt également un enjeu militaire et technologique à échelle européenne et mondiale.  En effet, elle brise les alliances internationales, comme l’OTAN par exemple, qui se retrouve fortement divisé entre les pays qui soutiennent les mesures de rétorsions et ceux qui refusent de s’engager. De surcroît, au sein de la guerre commerciale, l’enjeu militaire et les enjeux liés au développement des nouvelles technologies s’entremêlent. Par exemple, Huawei, une multinationale chinoise qui tente d’implanter la 5G dans plusieurs régions du monde (Afrique, États-Unis), se voit freinée par les mesures de rétorsion américaines.

Le producteur et le consommateur moyen : la classe la plus touchée.

La guerre commerciale impacte notamment les petites productions nationales qui visent à croître en exportant. En effet, ce ne sont pas les marchandises qui sont produites en grandes quantités mais celles des petits industriels qui subissent le plus les mesures protectionnistes.

La guerre commerciale prend ici la tournure d’un phénomène social, qui atteint en particulier les petits et moyens producteurs. Elle touche majoritairement les productions alimentaires européennes (fromages, vin…). Ce qui peut paraitre étonnant, c’est que les productions touchées sont en réalité peu nombreuses du fait des quantités produites, qui demeurent relativement restreintes. Néanmoins, ce sont les petits producteurs qui sont concernés et fortement affaiblis par ces mesures de rétorsion. Ce sont ces producteurs qui promeuvent le « Made in … » : la hausse des taxes douanières les empêche d’exporter et donc de croître.

Par exemple, selon un rapport du CENSIS (institut italien de recherche socioéconomique), l’ascenseur social est en panne en Italie. L’économie semble de plus en plus figée dans la mesure où les petites entreprises n’arrivent plus à croître, tout comme les agriculteurs qui sont mis en difficulté par les barrières douanières. Dans ce contexte, la guerre commerciale fait partie d’un système social en phase involutive. Ce qui en résulte, c’est que la classe moyenne, qui était le moteur de la croissance italienne, décline.

En somme, cette guerre commerciale est un des facteurs expliquant l’affaiblissement des classes moyennes et de leur pouvoir d’achat. C’est donc bien un phénomène social. Toujours est-il que la guerre commerciale reste pour l’instant un fait conjoncturel, tandis que le déclin des classes moyennes est une donnée structurelle. Les classes moyennes formant la partie la plus importante du corps électoral, elles ont impulsé le retour de politiques souverainistes et populistes, qui constituent des menaces majeures pour la démocratie représentative.

Les populismes et nationalismes : des mouvements politiques qui se nourrissent de la guerre commerciale pour étendre leur influence.

La guerre commerciale entre États-Unis et Chine devient un phénomène politique, qui met à mal les démocraties européennes. Ce conflit est en effet un argument supplémentaire pour les partis extrêmes d’exalter les nationalismes et la xénophobie, avec de plus en plus de slogans qui portent sur « les miens avant les autres ». Cela favorise en conséquence la montée des nationalismes et des populismes qui essaient de sortir les États de ces dynamiques de mondialisation.

L’exemple italien illustre parfaitement cette dynamique. En effet, la classe moyenne italienne a beaucoup été touchée par les réductions successives de leur pouvoir d’achat. En parallèle, le producteur moyen fortement subit aujourd’hui les effets de la guerre commerciale (notamment les productions agro-alimentaires). Or, le déclin de la classe moyenne, phénomène structurel qui s’accélère récemment du fait des mesures de rétorsions, bouleverse l’électorat italien : cela explique l’essor de la Ligue, à droite, et du Mouvement Cinq Étoiles, à gauche. Ces deux partis sont désormais les deux forces politiques majeures : l’un est souverainiste et nationaliste, l’autre populiste.

Ainsi, se limiter au domaine de compétences des organisations régulatrices du commerce mondial (comme le souligne la crise de l’OMC) ou des ambassades (avec l’essor d’accords bilatéraux) ne permettra pas de résoudre la guerre sur les tarifs douaniers. Il faudrait mêler plus d’éthique (synode sur l’Amazonie), de leadership, de solidarité (mettre en place un plan Marshall pour l’Afrique), mais surtout envisager le retour de la suprématie du politique sur l’économique.

CREDITS PHOTOS

A gauche : Guerre commerciale : la colère des Titans – Darío (Mexique / Mexico), El Imparcial

A droite : Guerre commerciale : la colère des Titans – Stephff (Thaïlande / Thailand), The Nation “Vengeance !” “Tarifs sur l’acier”.

Les deux proviennent du site : cartooningforpeace.org

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