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Déchets diplomatiques

By January 30, 2021 No Comments

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Le 19 août 2006, le pétrolier Probo Koala accoste dans le port d’Abidjan. À son bord, plus de 581 tonnes de déchets toxiques que la société nigérienne Tommy est chargée de traiter. Créée un mois plus tôt, l’entreprise se serait déjà « spécialisée dans la vidange et l’entretien des soutes de navire ». La réalité est autre et plus morbide. N’ayant ni les moyens ni les compétences pour mener cette tâche, les déchets sont déchargés incognito à plusieurs points de la ville, habités pour la plupart. Alors que le navire reprend la mer, la population commence à ressentir les fumées nauséabondes et les émanations de gaz mortels, qui provoqueront la mort de 17 personnes et l’intoxication de dizaines de milliers d’habitants. Cet événement rappelle alors au monde l’existence et les conséquences d’un des marchés parmi les plus insolites: celui des déchets.

Dans le cadre de la Semaine Européenne de la Réduction des Déchets, j’ai souhaité prendre un peu de hauteur sur le monde du tri, moins vert qu’il n’y paraît. Immersion au cœur d’un trafic méconnu, pourtant source de tensions diplomatiques.

Chaque minute, 1 million de bouteilles en plastiques sont vendues. Chaque mois, un Français produit 30 kilos d’ordures ménagères. Chaque année, l’espèce humaine jette environ 2 milliards de tonnes de déchets, soit l’équivalent de 200 000 tours Eiffel.

Ces chiffres astronomiques soulignent l’ampleur de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Dans notre société d’hyper consommation,  “acheter plus pour satisfaire un rien” semble être devenu la norme. Cependant, un tel pic de consommation engendre parallèlement et irrémédiablement une montagne de déchets que nos États démunis peinent à traiter. On peut les enterrer, les brûler ou les mettre dans des décharges : des alternatives peu coûteuses certes, mais aussi peu souhaitables pour la santé humaine et l’environnement.

La solution toute trouvée serait donc de recycler. Mais l’industrie du tri est loin d’être parfaite et est surtout très onéreuse (Je vous invite au passage à écouter ce podcast si vous souhaitez en apprendre davantage sur le recyclage dans son ensemble https://www.instagram.com/tv/CIDVOj_KQYQ/). Recycler coûte cher, voire très cher, quand les infrastructures sont à construire et les employés à former.

Comment alors se débarrasser de ces déchets potentiellement recyclables mais difficilement traitables et encombrants ? En les exportant.

En envoyant ces déchets à l’autre bout de la planète, on perd paradoxalement tout l’aspect environnemental. Et pourtant, cela n’empêche pas les pays industrialisés d’expédier ce surplus conséquent dans des régions moins développées qui accepteraient de le traiter. Recyclables et donc considérés comme une matière première, ces déchets peuvent être une aubaine pour certains pays. Preuve en est le montant exorbitant des transactions qui s’élève à plus de 170 milliards d’euros pour l’année 2019.

« Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. » 

La Chine illustre incroyablement bien cette citation de Baudelaire dans le cadre de notre sujet. Pendant plusieurs décennies, les cargos revenant habituellement à vide vers l’empire du milieu ont commencé à ramener des centaines de containers de déchets. Recyclés, ils ont constitué une matière première gratuite pour les industries du pays, qui ont ainsi pu produire des biens de consommation à bas coût exportés vers l’Occident.

Ce même schéma s’est répété inlassablement, partant des États-Unis, du Canada, de l’Europe pour rejoindre l’Asie ou l’Afrique. Stratégique des deux côtés du flux, cet échange semblait être promis à un bel avenir. Cependant, le château s’effondre et ce si    « beau » système avec lui.

La Chine, souhaitant mettre un terme à cette entreprise « trop polluante », a décidé depuis peu de tarir le flux. L’impact environnemental de ces traitements a été jugé trop important par le pays, qui cherche désormais des solutions pour respecter les Accords de Paris. Cette décision reflète aussi les autres enjeux du recyclage, qui, réalisé dans de mauvaises conditions, cause un réel défi écologique et sanitaire pour les habitants locaux et l’environnement.

Pourtant, la Chine accueillait jusqu’alors plus de la moitié des déchets mondiaux. En interdisant l’import de très nombreux plastiques et autres matériaux, elle a provoqué la panique de tout un marché. Alors que la planète dépendait de la Chine pour recycler, sa décision a mis de nombreux gouvernements dans l’embarras. L’Occident, dans le besoin urgent d’une solution, s’est alors tourné vers l’Asie du Sud Est.

Mais cette décision hâtive a simplement accentué les tensions diplomatiques entre les différents pays. Les « receveurs » ont du jour au lendemain croulé sous une montagne de déchets, leurs capacités de traitements étant largement en dessous du volume des importations. Conséquence: des détritus même plus traités mais qui comptent parmi les pourcentages de recyclage de l’Europe, des déchets jonchant le sol, qui finissent incinérés ou entassés. Et in fine, des fumées polluantes et substances toxiques qui empoisonnent les nappes phréatiques et s’avèrent plus largement nuisibles à la qualité de vie des habitants.

Une situation que la Malaisie, les Philippines ou encore la Thaïlande ont très vite dénoncé en renvoyant des dizaines de containers non déclarés vers leur pays d’origine, causant quelques tensions.

 « Nos propres déchets sont suffisants pour nous poser des problèmes. […] Vous nous donnez vos déchets puis ensuite vous nous dites que nous polluons l’environnement en nous débarrassant de ceux-ci… Mais rappelez-vous, quand vous polluez une partie du monde, vous polluez l’ensemble de la planète »          – Mahathir Mohamad, ancien Premier ministre de Malaisie

L’affaire est même allée plus loin et une véritable crise diplomatique a éclaté entre les Philippines et le Canada en 2019. Des containers en provenance du Canada, comportant des déchets de très mauvaise qualité -contrairement à ce qui avait été officiellement annoncé-, périssaient depuis 6 ans dans les ports de Manille et de Subic. Malgré les recours juridiques, personne ne s’était reconnu comme responsable de leur présence jusqu’à ce que le président philippin Rodrigo Duterte, bien connu pour ses sorties fracassantes déclare : « Combattons le Canada. Je vais leur déclarer la guerre ». Rappelant son ambassadeur à Ottawa, affirmant être prêt à rompre tout lien diplomatique et à aller déverser les déchets contaminés à proximité des eaux territoriales canadiennes, le Président philippin est parvenu à ses fins. Le Canada a fini par accepter de rapatrier ses ordures, tant embarrassantes qu’encombrantes, mettant un terme à la crise. “Baaaaaaaaa bye, comme on dit”, a tweeté avec une photo du cargo en partance Teodoro Locsin, le ministre des Affaires étrangères philippin.

Ces affaires démontrent l’enjeu que les déchets peuvent constituer dans notre monde contemporain. Plus que des détritus, ils peuvent être une source de revenu abondante et, à contrario, un fardeau pour certains pays. Plus que des difficultés écologiques et sanitaires, les déchets posent aussi un problème de souveraineté, capable de cristalliser les tensions entre différentes puissances. Comme l’affirme Yeo Bee Yin, ministre de l’environnement en Malaisie, les déchets « c’est avant tout une question de dignité ». Ainsi, tout notre système est à repenser. Nous ne pouvons plus indéfiniment fuir et trouver de nouveaux pays receveurs, mais il nous incombe d’apprendre à mieux gérer notre propre consommation. Pourquoi ne pas saisir cette opportunité pour redynamiser notre économie du recyclage et créer un marché européen des déchets plus écologique?

À l’heure actuelle, seuls 30 % de nos déchets plastiques sont recyclés. Notre marge de progression est encore large.

À chacun donc de réaliser que, comme le dit si justement Nicolas Hulot, « mettre ses déchets ailleurs, c’est peut-être une solution transitoire, mais ce n’est pas une solution intellectuellement satisfaisante ».

 

Sources:

https://www.youtube.com/watch?v=4MIcL5K9TKU

https://www.monde-diplomatique.fr/publications/l_atlas_environnement/a53631

https://www.monde-diplomatique.fr/publications/l_atlas_environnement/a53601

https://www.monde-diplomatique.fr/1988/08/MAESSCHALK/41036

https://www.youtube.com/watch?v=WU-Fuu87c8Q

https://www.lepoint.fr/economie/les-dechets-des-biens-qui-s-echangent-presque-comme-les-autres-29-07-2017-2146687_28.php

https://www.youtube.com/watch?v=GQKF05YvVCw

https://www.youtube.com/watch?v=GdiEmz-ufao

https://www.youtube.com/watch?v=sw0vsfrKL3I

https://www.youtube.com/watch?v=97D4jq3tbdg

https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/09/18/de-nos-poubelles-jaunes-aux-decharges-de-malaisie-comment-une-partie-des-dechets-francais-est-exportee-frauduleusement-en-asie_6052655_3244.html

https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_du_Probo_Koala

https://www.goodplanet.info/2009/09/08/aspects-sociaux-des-dechets/

https://www.lepoint.fr/economie/les-dechets-des-biens-qui-s-echangent-presque-comme-les-autres-29-07-2017-2146687_28.php

https://www.lopinion.fr/edition/economie/recyclage-l-occident-ne-sait-plus-envoyer-dechets-plastiques-188428

http://les.cahiers-developpement-durable.be/vivre/09-dechets-aspects-economiques/

https://www.lejdd.fr/Societe/on-vous-explique-pourquoi-la-france-exporte-ses-dechets-en-asie-3912663#:~:text=250.000%20tonnes%20de%20plastique%20export%C3%A9es%20par%20la%20France%20en%202017&text=D’apr%C3%A8s%20Eurostat%2C%20en%202018,premi%C3%A8res%20recyclables%2C%20tri%C3%A9es%20et%20homog%C3%A8nes.

https://www.ouest-france.fr/environnement/point-de-vue-une-nouvelle-geopolitique-des-dechets-5577332

https://information.tv5monde.com/afrique/l-afrique-poubelle-des-pays-riches-303241

http://www.gsi-consulting.fr/2020/04/12/la-geopolitique-des-dechets-quand-les-pays-asiatiques-croulent-sous-les-ordures/

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