“Danser, c’est s’interroger, aller au plus profond de soi.” 

 

C’est ainsi que Marie Claude Pietragalla, étoile  de l’Opéra de Paris de 1990 à 1998, décrit l’art que, pour beaucoup, elle incarne. On observe, en effet, que si la danse diffère infiniment dans la forme, en fonction des époques, des espaces géographiques, voire des groupes sociaux où elle est pratiquée, elle demeure un vecteur d’unité entre ceux qui l’exercent.

Ce qui subjugue, chez le danseur, c’est la stabilité du funambule entreprenant la traversée de son fil, la fermeté durable qui l’anime; fruit de la recherche d’un équilibre. Cet article vous emmène le temps d’une valse à la découverte de sa discipline. Nous nous apprêtons en effet à comprendre pas à pas que la danse peut être perçue comme un outil de communication destiné à soi-même autant qu’aux autres, en société comme en milieu privé, (parfois même confiné). Partons donc explorer sa dimension philosophique et sociologique. Tout au long de nos observations, nous nous appuierons sur l’interview exclusive d’une jeune professeure de danse, Marie Bugnon, particulièrement reconnue sur Instagram. 

 

L’art de (re)vivre par le mouvement

 

Tout d’abord, l’artiste confie “Je ne parle pas beaucoup et j’ai appris à parler avec mon corps, faire sortir ce que j’avais à dire comme ça”. Elle ajoute plus tard “la danse pour moi est un vrai langage, une catharsis”. On perçoit dans ses mots la notion freudienne de retrouvailles du sujet avec lui-même, par l’introspection, mise en pratique au travers du mouvement. La danse permettrait donc à  l’être humain d’apprivoiser l’inquiétante étrangeté qui se meut en lui pour ne plus qu’elle le terrifie. C’est en éradiquant tout sentiment d’anxiété que l’individu peut jouir d’une légèreté sans égale. La danse nous transforme alors ? Il appartient à chacun de ses praticiens d’en juger par sa propre expérience. 

Quoi qu’il en soit, il est indéniable que la danse puisse devenir un outil de transcendance. La tradition spirituelle et religieuse dans laquelle s’inscrit le mouvement  remonte à la Préhistoire. Dès cette époque, comme en témoignent les dessins des grottes, les adeptes de ce que l’on appelait pas encore danse, représentés la tête renversée, cherchent à établir une connexion avec les dieux à travers l’usage de leur corps. Tout au long de l’histoire, des procédés charismatiques continuent de s’étendre, tant dans la culture orientale, au gré de nombreuses célébrations, qu’en Occident, les rassemblements populaires des rave parties en constituant un exemple éloquent.

 

Rapprocher les hommes au gré d’un pas de deux

 

Cependant, revenons à l’usage rationnel – bien que loin de se situer dans un espace dénué d’émotions – de la danse. Lorsque Marie Bugnon se remémore la période de confinement lors de laquelle elle dû adapter l’exercice de sa profession, elle établit la distinction entre deux phases : 

 

“Tout d’abord, cette période a été difficile parce qu’elle m’a amenée à concevoir la danse de façon totalement différente. Je ne pouvais pas exploser, danser comme j’avais l’habitude de danser. La solitude et le fait de ne pas pouvoir partager ses énergies sont aussi des choses qu’il faut pouvoir gérer sur une longue période. C’est éprouvant de chercher comment être juste avec soi-même, mais toute seule.

Toutefois, en forçant la chose, j’ai découvert de nouveaux chemins dans mon corps. Le fait de m’isoler m’a mise dans une bulle de confiance, qui m’a appris à ne pas avoir peur de ce qu’on pensait de moi et à écouter ce que mon corps et ma tête avaient envie de faire.

 [Enfin], après cette phase, j’ai voulu partager ça avec du monde. J’ai donc travaillé avec Neodance Academy sur un format de tutoriels par zoom, ce qui m’a permis de créer un minimum de lien. Partager quelque chose, même à distance, s’est avéré plus qu’utile.”

 

Là intervient le deuxième point clé de notre approche de l’expression par le corps, relatif aux échanges sociaux qu’il implique. Si danser permet de partir à l’assaut de la jungle du for intérieur, elle opère aussi une connexion entre les individus. Yuri Buenaventura affirme par ailleurs, “danser, c’est comme parler en silence. C’est dire plein de choses sans dire un mot.” De fait, le mouvement constitue un élan vers l’autre, un souffle de générosité tel que, lorsqu’il est partagé, la puissance du “nous” devient stupéfiante. 

A la fin du XIXème siècle, le chanteur François Delsarte, à l’origine du delsartisme, met en lumière une théorie subversive pour son temps : les positions corporelles ont une expressivité. Ainsi, l’éloquence du langage non verbal donne au mouvement la possibilité de dire par l’action. Une synergie s’opère lorsque la musique et le corps entament une correspondance. Une demi-décennie plus tard, Émile Jaques-Dalcroze met l’accent sur l’importance pour le mouvement d’apprécier le rythme de la musique avant de s’exécuter sur son appui. C’est par ailleurs grâce à cette avancée que l’on continue, encore aujourd’hui, à enseigner le respect des tempos comme acquis préalable à la pratique dans les cours de danse. Rudolf Laban, quant à lui, va plus loin. En prenant en compte le progrès qu’on impute à Delsarte, le danseur montre la nécessité d’utiliser la parole du corps difficile à canaliser pour en faire un outil, sujet, et objet de communication. 

 

Danser la densité du monde

 

C’est une des raisons qui explique que la danse fascine autant les hommes : elle est la matière rugueuse, pourtant insaisissable, sur laquelle les passions peuvent venir s’accrocher. De ce fait, malgré une longue pratique de danse dite “académique” dans les cours des monarques d’Europe et d’Asie, elle s’affirme également dans une dynamique qui tend à briser certains codes préétablis. Le travail de Marie Bugnon en constitue une convaincante illustration. Elle explique : “J’estime vraiment que c’est un domaine  où l’on peut créer un grand nombre de connexions. Même dans les styles, tout se fusionne très bien : on peut marier des steps académiques avec des énergies beaucoup plus urbaines et c’est justement l’association de tout ça qui est très intéressante. Tout le monde peut prendre de tout le monde”. Ce mélange des inspirations existe déjà au XVIIème siècle. Louis XIV, épris de beauté et de diversité artistique, donne à la danse une place et une importance inégalées dans l’histoire. Molière s’entoure alors du compositeur Jean Baptiste Lully, du maître de ballet Pierre Beauchamp et de Raoul-Auger Feuillet , premier “écrivain de la danse”, pour entreprendre de constituer un “art total” (c’est-à-dire qui fusionne de nombreuses disciplines).

 

Ainsi, la danse, à mi-chemin entre l’exercice sportif, et l’expression artistique, constitue bien un moyen pour ceux qui s’en font les sujets d’apprendre à se saisir de l’intérieur pour pouvoir envisager une identité à l’extérieur. En outre, elle est le moyen de dire l’indicible et de créer du lien. C’est bien pourquoi Joséphine Baker, disait pleine d’entrain : “vivre, c’est danser, j’aimerais mourir à bout de souffle, épuisée, à la fin d’une danse ou d’un refrain.”

 

Source d’image: compte instagram marie.bugnon, publiée le 21 avril 2021 photographe : krissloganphoto; modèle : Marie Bugnon

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