(c) Photo: Anaïs Mitelberg

Par Louis Ponchon

Ce qui intrigue immédiatement quand on les croise, et me fascine dès l’instant où je les approche, ce sont leurs voix. Elles sont toutes les deux singulières et captivantes. Toutes les deux, quoique différemment, possèdent ce petit quelque chose insaisissable qui rend un timbre magnétique.

Celle d’Evan est évidemment exceptionnelle, tellement reconnaissable et belle qu’il semble inutile de la décrire. Pour le plaisir, imaginons cependant que vous ne l’ayez jamais entendue. Elle a le grain chaud, grave, profond, étrangement marqué pour un jeune homme de dix-neuf ans, comme s’il fumait à outrance ou n’avait pas dormi depuis sa naissance. Mais, Evan ne boit pas, ne fume pas, et dort comme un bébé. Son hygiène de vie est absolument irréprochable, et l’origine de sa voix un mystère. Cela double son charme. Et Joss n’est pas en reste : sa voix possède une douceur, une élégance qui tient moins de ses cordes vocales que des inflexions qu’il leur donne ; moins la voix en elle-même que sa façon de la poser.

Leurs voix sont différentes et leurs parcours discordants, leurs caractères presque totalement opposés, pourtant il existe une harmonie merveilleuse entre Evan et Joss. Une complémentarité des talents et des sentiments qui s’entend dans leur collaboration et fait sa réussite. Ce sont deux mélancoliques, deux rêveurs qui se sont rencontrés sur le terrain de leur passion commune : la musique.  

La rencontre

Lorsque nous nous rencontrons, un mardi matin de la mi-février, le campus est quasiment vide et la cour des Pères, où nous sommes installés pour discuter, scintille sous les premiers rayons blancs d’un soleil hivernal. Il fait beau, l’endroit est calme, la conversation s’engage rapidement.

Des deux, c’est Evan qui se prête le plus facilement au jeu de l’interview. Il est confiant et arbore souvent un sourire volontaire, éclatant d’assurance. En pull bleu, col blanc, pantalon à pinces et Nike Air blanches flambant neuves, il a comme un air de jeune cadre dynamique – ou d’étudiant BCBG – et donne l’impression d’être très sûr de lui. Cette image s’efface presque aussitôt dans la conversation, car on décèle vite chez lui certaines insécurités qu’il ne cache pas ; comme ce perfectionnisme qui l’empêche toujours de publier ses producctions ou cette peur de la solitude qui crée son continuel besoin d’être accompagné par des amis. 

Quant à Joss – Josselin en vérité – cheveux longs et noirs, lunettes rondes, sweat floqué du Seize (dont il est co-président) et doudoune sans manche, il semble avoir un caractère plus calme, moins nerveux, plus distant, comme s’il regardait la vie avec beaucoup de recul, du haut d’un nuage, sans complétement s’y intéresser. Il parle posément, en réfléchissant à ses réponses, et s’arrête parfois pour chercher un mot. C’est un jeune homme solitaire aux airs sombres d’un poète qui regrette un peu son enfance et voit la tristesse en rouge.

Ils se rappellent précisément la date de leur rencontre : c’était le 17 janvier 2021. Alors qu’il rentrait du Maroc, et après avoir passé un premier semestre très studieux à Reims sans rencontrer personne, Evan qui s’était enthousiasmé pour plusieurs sons de Joss félicita ce dernier pour ses « mélodies puissantes ». 

De là est née une véritable amitié, et bientôt une première collaboration. Au second semestre, ils s’associent dans la liste de l’AS pour composer et chanter l’hymne de leur liste, un petit chef-d’œuvre de poésie électorale dont voici le refrain : « Pars avec nous sur la planète / Pour AdAstra c’est à jamais !/ Toujours viser les étoiles / Dans la fusée pour s’éloigner / s’enfoncer dans la voie lactée ». AdAstra ne survit pas aux campagnes, mais leur collaboration perdure, avec une prochaine grande étape : Telo.

Le cœur amer et l’esprit vide

Telo est né un peu par hasard comme, semble-t-il, toutes leurs créations. A la fin de la première année, Evan et Joss avaient envie d’écrire une chanson marquante sur laquelle les gens puissent danser et chanter. Ils voulaient concevoir un vrai « son de nuit d’été ». S’il fallait simplifier on dirait qu’Evan a trouvé la mélodie, composé la prod, et Joss écrit le texte, mais en vérité tout a été fait à deux, et a demandé beaucoup, beaucoup de travail.

« Pour un morceau comme Telo, qui dure un peu plus de 3 minutes, il faut compter cinquante à soixante heures d’écriture, d’enregistrement, de retouche, etc. » affirme Evan. Et il n’y a pas de mystère, le travail paye. Le résultat est éblouissant, à la hauteur de l’investissement : très impressionnant parce que très professionnel.

Cependant, Telo aurait également pu finir oublié et inachevé, parmi les centaines d’enregistrements qu’Evan conçoit au quotidien, dans un instant d’inspiration, et qu’il conserve ensuite indéfiniment sur son téléphone. Si celui-ci s’est accompli, si nous avons entendu Telo, c’est qu’il y a eu Joss, et son irrépressible envie de connaître la fin des choses : « On s’équilibre bien. Evan est très perfectionniste et moi j’ai tendance à vouloir aboutir. » nous dit-il.

Les thèmes et les sentiments évoqués dans Telo, comme le chagrin amoureux ou la mélancolie, ne sont pas nouveaux pour eux. On les retrouve, par exemple, dans Jour de Pluie (Evan & Zed), DreamWorks (Evan), Côté Sombre (JO2S), Ovra (JO2S), ou encore Rituels de Fin de Nuit (Evan & JO2S).

Ils aiment les sentiments tristes qui sont le véritable moteur de leur inspiration. Parfois même, ils l’assument, cela soulage leur peine de savoir que la tristesse les met dans des dispositions favorables à la création musicale. L’amour, les ruptures, le chagrin, leurs ambitions et les efforts qu’ils mettent à les réaliser… et pour Evan, qui ne peut parler d’inspiration sans la mentionner, cette fille du fond de la bibliothèque, cette “beauté fugitive” dont il décrit les yeux saphirs, les “regards dangereux” et l’attitude studieuse. Ce sont autant de sources d’inspiration, d’instants merveilleux, qu’ils cherchent à saisir et rendre dans leurs textes. Des préoccupations individuelles, loin d’être neuves, mais qui parlent à tout le monde, et qu’ils abordent sans lieu-commun, sans cliché ou facilité d’écriture, avec leur patte, celle d’une jeunesse mélancolique et rêveuse. 

Leur rage est douce, car ils ne s’insurgent pas contre la société, sa détermination, ses lois normatives ou ses forces d’oppression. Ils n’ont d’ailleurs aucune raison de le faire (pour l’instant) et en sont conscients, ayant grandi et évoluant tous deux dans des milieux relativement privilégiés.

© Photo : Instagram @josselindaoulas

En fait, ils montrent qu’il peut y avoir un rap Sciences Po – ou au moins un rap à Sciences Po – celui-ci ne peut être ni révolté, ni prétentieux, ni insultant. Autrement, il tomberait dans l’artifice, l’écueil du je m’invente une vie, et n’aurait aucune valeur, aucune singularité.

Non, le rap ici, entre ces beaux bâtiments blancs, dans ces jardins rayonnants où poussent les tomates SPE, face à cette bibliothèque lumineuse, et chanté par ces garçons bien éduqués, ne peut être que sentimental et personnel s’il veut être vrai, avoir de l’écho et de l’intérêt. Du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas, qu’Evan et Joss, eux, n’ont pas franchi.

 

Poétiser la vie : la musique comme échappatoire

Au-delà de chercher à transmettre des émotions similaires, Evan et Joss entretiennent un rapport assez identique à la musique en général. Elle est pour eux, depuis toujours, cette porte de sortie ouverte sur l’imaginaire, une sorte de thérapie, une échappatoire qu’ils ont découverte enfant et qui est devenue vitale en grandissant.

Pour Joss, d’abord, tout trouve ses racines à Marseille. La ville du rap et la ville des vents (il est capable de tous les distinguer, demandez-lui) et du voyage, des échanges, de l’air marin, le soleil, la montagne fière. Il a grandi dans ses murs, baigné dans son esprit urbain ; elle est l’endroit du monde qu’il aime et qui l’habite.

Il vient des quartiers Sud, où il a passé son enfance dans les hauteurs de la Panouse à écouter du rap et regarder le soleil mourir sur la Méditerranée. Quand on lui demande l’image qu’il garde de cet endroit, et de cette époque, il cite Jazzy Bazz dans Memoria – « le bonheur enlève le temps aux enfants pour en faire des adultes » – et il nous parle du vent. Du vent comme image de Marseille, du vent comme force de destruction et de déplacement par excellence, mais du vent surtout comme métaphore de l’éphémère et de l’enfance, en particulier de la sienne… La beauté d’une image, c’est aussi qu’elle appartient à celui qui la choisit.

Quant à Evan, il a failli naître à Cuba, mais a vu le jour en Autriche, à Vienne, et a grandi dans divers pays du monde : du Sénégal à la Tunisie, en passant par la République Dominicaine et le Maroc. 

Il vit avec l’Afrique dans la peau, ses valeurs, ses paysages, sa richesse humaine et culturelle. Ce continent a profondément forgé son caractère. Enfant, il a souvent dû changer d’école, donc s’ouvrir aux autres pour se faire de nouveaux amis. Par nécessité, parce que la solitude le ronge et l’ennuie, il a développé une personnalité avenante et sociable qui le porte à aller facilement vers les autres et le rend très facile à interviewer.

Evan est très fier de porter la trace de ces sociétés africaines qui, humbles par nécessité, généreuses et accueillantes par choix, sont sa véritable appartenance. Il sourit, sans le savoir, en les évoquant, et en parlant de son enfance. Aujourd’hui encore, ce fils d’expatriés qui parle cinq langues semble avoir le regard perpétuellement tourné vers l’ailleurs, comme si, en réalité, c’était en France qu’il se considérait en pays étranger.

« C’est dur d’aimer quelque chose et de ne pas en faire partie » (Evan)

Tous les deux sont nés dans des environnements musicaux différents, mais propices à développer chez eux la passion de la musique.

Joss, d’abord, dont la ville de naissance est le berceau du rap français, a souvent suivi en concerts son oncle et sa tante musiciens. Il a baigné dans le jazz et joue de la batterie depuis ses cinq ans. Bien qu’il préfère le rap « puissant, je veux dire phrasé, mélodieux, rythmé et bien écrit » (il place Livaï et Orelsan au sommet de sa hiérarchie personnelle); il est convaincu, et Evan s’accorde avec lui sur ce point, qu’en musique les barrières n’existent pas.

Déjà, parce qu’on retrouve dans le rap certaines sonorités du jazz, du funk, de la house, entre autres genres; ensuite, parce qu’il n’y a pas de recette, il n’y pas de genre défini. Le rap est avant tout un vecteur de messages, d’émotions, dont la puissance repose sur une alchimie complexe entre la voix et la mélodie, le texte et l’instrumental. L’écriture a donc une importance fondamentale – Joss le sait, il écrit depuis plus longtemps qu’il ne chante – car pour bien rapper il faut savoir bien écrire, aimer observer le monde et « poétiser la vie ». Le rappeur est une sorte de poète, il doit dire en peu de mots ce qu’il est impossible d’exprimer en de longs discours.

Evan, lui, est littéralement né dans les musiques. Il est le fruit d’un mélange de sonorités latino-américaines (les percussions cubaines, le saxophone, le jazz), de musique classique autrichienne, du rock que l’on jouait dans sa famille, et d’influences africaines et arabes (de la musique marocaine et sénégalaise principalement). Il est arrivé au rap assez tard par la Belgique (le rappeur Krisy/DeLaFuentes notamment) qu’il juge extraordinaire parce qu’elle apporte « plus de poésie, de douceur, de mélodie » que le rap franco-français. Il a vite développé une forme de passion pour cette musique et, encore aujourd’hui, il est prêt à y consacrer trois à quatre heures par jour, même à Sciences Po.

Jeunes et ambitieux

Et pour l’avenir, quels sont leurs projets ?

Chacun en a plusieurs sur les rails. En plus d’animer constamment la scène rap du campus à travers le Seize, Joss et Evan, qui ont récemment participé aux Colors des Campus, et sorti des sons tels que Dreamworks (Evan) ou Nouveau Départ (JO2S), travaillent sur un album commun dont certains morceaux, après Telo, pourraient rythmer leurs dernières soirées rémoises. Joss va aussi bientôt apparaître sur le morceau d’un ami, Owen, actuellement en troisième année, ancien de Purple Haze. Et Evan travaillerait sur un projet solo, Alter Ego, qui, de source sûre, s’il aboutit, promet d’être « vraiment génial ».

Bien sûr, ils rêvent de conquérir un jour des salles de concert gigantesques et des stades complets, mais ils se réjouissent déjà du succès rapide de leurs premières créations. Leur émotion est très sincère quand, par exemple, Telo est reprise en soirée: « voir plusieurs dizaines de personnes danser sur nos sons, c’est déjà incroyable », affirme Evan. Ce sont ces moments qui lui donnent l’impression de venger, selon ses propres mots, ce « petit garçon, style rockeur, cheveux longs et voix aigüe, qui était peu respecté, et souffrait de harcèlement  au quotidien ».

Certains sons, malgré tout, n’ont pas eu le succès qu’ils imaginaient. Ainsi Joss ne cache pas sa déception pour Nouveau Départ, qui n’a pas plu autant qu’il pensait, et Evan avoue, lui, être absolument rongé par les statistiques, incapable de créer quoi que ce soit sans y penser et s’en inquiéter.

Le souci de plaire, c’est aussi celui de rentabiliser leurs efforts, sans l’appui et la puissance marketing d’une maison de production. Ils se concentrent, persévèrent, et font tout ce travail de fond et de longue haleine qui leur permettra de jouir un jour d’une fanbase, c’est-à-dire de l’assurance que leurs sons seront écoutés et jugés pour ce qu’ils valent.

En attendant, ils profitent de Reims, des derniers instants à passer sur ce campus parmi leurs amis. Selon eux, la vraie qualité de cet endroit, ce sont les rencontres que l’on y fait, les personnes que l’on y croise. Ce duo, qui est la preuve vivante qu’il s’y trouve des gens assez géniaux en effet, a d’ailleurs l’avenir devant lui, puisqu’Evan et Joss se retrouveront l’année prochaine en Californie (l’un à Berkeley, l’autre à San Francisco). 

A l’heure où flotte un air de nostalgie (Conclusion)

Bientôt, la deuxième année touchant à sa fin, viendra le moment de dire adieu à Reims. De quitter cette ville et ses beaux souvenirs. Et un jour, un  jour qui viendra sûrement trop vite, surgira la nostalgie du temps passé ici. 

Vouloir soudainement retrouver l’atmosphère d’illégalité de ces rues vides à l’heure du couvre-feu ; ou savourer l’éclat blanc d’un rayon de soleil matinal passant au travers du glass hallway ; ou encore, peut-être mieux encore, revenir à ce jour de retrouvailles sur la fin de l’été, cet après-midi au soleil entre deuxièmes années, où le duo avait entonné extatique, les pieds ancrés sur l’estrade et les yeux rivés vers le ciel, des couplets d’une force et d’une jeunesse qui ne se dissipent jamais.

Evan et Joss avaient conçu Telo dans l’idée de marquer leur passage à Reims, de laisser quelque chose – un son – qui ait le goût d’ici, mais aujourd’hui le lien s’est renversé. Il est évident que c’est Telo, entre autres choses, qui a donné à Reims une saveur si particulière, en devenant la bande-son des deux années qui s’achèvent.

Les souvenirs ne s’effacent pas, mais « un son peut-il mourir ? » je demande pour finir, un peu hésitant, en repliant mes notes.

« Non, me répondent-ils, ensemble, sans réfléchir. Non, car il renaît perpétuellement dans la voix et dans les cris des gens qui le reprennent ». 

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