Opinion

Le misérabilisme et l’Afrique : entre paternalisme et ignorance

By January 25, 2018 No Comments

By Delen Chriss

 

« #1009 Arrêtez de gaspiller des pumpkins plizz #FoodWaste #PensezAuxEurafs »

Tout a commencé avec le message d’un ami, dont je tairai le nom, contenant un lien qu’il m’invitait à aller consulter. Il s’agissait d’une publication Yikyak dans laquelle son auteur incitait les étudiants du campus à arrêter de gaspiller des citrouilles, quelques semaines après la Halloween Week. En effet, des activités comme le pumpkin carving relèvent du gaspillage alimentaire. Chacun a droit à son opinion quant à savoir si ces actes pratiqués au sein d’un campus en partie nord-américain, bien que relevant d’une certaine culture, devraient être évités à cause du gaspillage alimentaire ou si l’aspect culturel l’excuse. Toutefois, le deuxième hashtag a attiré mon attention : #PensezAuxEurafs.

Qu’est-ce que cela signifie ? Les étudiants du programme Europe-Afrique qui cohabitent sur ce campus avec ceux du programme Europe-Amérique auraient-ils plus besoin de citrouilles que leurs confrères ? Seraient-ils dans l’incapacité de se nourrir pour qu’un étudiant sûrement aux meilleures intentions suggère que le gâchis de citrouilles les heurte ? A quoi cela renvoie-t-il ?

Certes, il s’agit d’une blague mais ne dit-on pas que derrière chaque plaisanterie se cache un fond de vérité ? Notre commentateur anonyme a de suite associé gaspillage alimentaire à la famine et aux Eurafs. Il ne s’agit pas ici de blâmer personnellement mais de s’interroger sur la construction collective de stéréotypes sur des populations, territoires et cultures que l’on connaît en réalité très mal.

L’Africain serait donc mal nourri, pauvre et nécessiteux. Il dépend de l’Occident pour survivre comme l’attestent les nombreuses campagnes menées par des ONG et relayées par la presse. Les publicitaires assument choisir le sensationnel et cherchent davantage à faire culpabiliser pour encourager les dons qu’à renvoyer une image exacte.

Ainsi, les images illustrant de petits Africains les os saillants font partie intégrante de notre quotidien. L’origine de l’image est rarement spécifiée. L’histoire et le parcours de ces individus leur sont retirés au profit d’objets médiatiques. L’Africain réifié devient un tout : affamé, vivant dans des conditions exécrables, toujours victime de guerres ethniques…Cette narrative est répandue partout. De nombreuses enquêtes, comme celles de France Info, révèlent que la plupart des Français associent un continent entier à ces images. Ils ne cherchent pas à comprendre ses spécificités et ont souvent une attitude pour le moins paternaliste.

Il n’existe qu’un unique récit quand l’Afrique est évoquée. Cette narrative n’est même pas produite et contrôlée par les Africains eux-mêmesalors que c’est à lui, le « subalterne », qu’il faudrait donner la parole. Ce continent représente bien plus que les images évoquées.

Loin de moi l’envie de tomber dans l’autre piège qui serait de dire qu’avec la croissance et le slogan « Africa rising » , le continent incarne un eldorado. Il faut reconnaître les limites de la pensée afro-optimiste qui scande que l’Afrique se développe. Cependant, il nous faut admettre qu’une classe moyenne qui s’insère dans la société de consommation émerge. Entre 2005 et 2015, selon Peter Fabricius, l’économie africaine a crû de 50% tandis que l’économie mondiale n’a gagnée que 25%. Plusieurs experts ont prouvé une baisse tendancielle des conflits sur le continent alors que ceux qui persistent ont des explications multiples à la fois internes et externes.  

Pour revenir à la famine, elle émerge souvent dans ces zones de conflit ou en période de sécheresse. Les individus maîtrisent leur environnement. La famine, ou du moins son prolongement sont souvent une construction humaine. De fait, certains acteurs politiques africains usent de stratégies d’extraversion en jouant avec ces clichés afin de s’assurer la sympathie de la communauté internationale. En revanche, une fois l’aide arrivée, elle est confisquée ou mal redistribuée. Certains vont jusqu’à parler de cercle vicieux quand ils évoquent la question de l’aide internationale en Afrique.

L’Afrique est bien plus complexe que sa limitation à la famine et la guerre. Avant de porter un regard paternaliste sur ses ressortissants, il est bon de se rappeler que la plupart des pays africains n’ont acquis leur indépendance qu’il y a presque 60 ans et ont largement contribué au développement économique de l’Occident. Le cobalt contenu dans nos smartphones est produit à plus de 90% par la RDC (République Démocratique du Congo) et finance les conflits qui se déroulent dans l’Est du pays. Avant de réduire un continent entier à une masse nécessiteuse, il faut faire preuve de relativisme.

Personne aujourd’hui ne réduirait un Américain au « génocide » des Native Americans ou aux tueries de masse permises par la circulation des armes à feu de même que nous ne limitons pas l’Allemagne au génocide des Herero ou à celui des Juifs et des Tziganes. En effet, nous avons été exposé à plusieurs narratives concernant ces pays. Il est donc temps qu’un effort soit réalisé afin que la même chose soit possible pour l’Afrique. Il ne s’agit pas d’un bloc sombre. Cultivons-nous sur ses complexités, ses accomplissements, ses points négatifs comme positifs, ce n’est que par là que nous pourrons véritablement enrichir les réflexions qui entourent ce continent.

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