Photo by Idil Kutlu @The Sundial Press.

Il est nécessaire de savoir faire preuve de cynisme. Il s’agit là d’un état d’esprit bénéfique par bien des aspects. Je souhaite à travers cet article réhabiliter le cynisme aux yeux de celles et ceux qui le perçoivent comme une idée triste et passive, acerbe et improductive. Pour étayer l’argument qui suit, il ne sera pas question de la conception grecque antique du cynisme, portée notamment par Diogène de Sinope. Le cynisme défendu ici n’a rien à voir avec une désinvolture exacerbée qui mène à penser que puisque rien n’a d’importance, autant oublier les codes sociétaux et mener une pure vie de jouissance. Non. Plutôt, il est préférable de concevoir le cynisme comme une prise de recul sarcastique et constante.

Adopter une attitude cynique, c’est renier les normes morales conventionnelles. Cela ne signifie pas pour autant nier le rapport à l’autre et agir comme bon nous semble. En revanche, cela permet de rejeter les codes que l’on a intériorisés au cours de notre socialisation afin de les remettre en cause. L’intérêt d’une telle démarche est de questionner la légitimité-même de cette morale qui nous est imposée par la société. Ensuite, libre à nous d’adopter ou non une norme donnée.

Faire preuve de cynisme, c’est contester en permanence ce qui est établi pour le faire évoluer dans un sens plus juste, plus légitime. Cela implique en effet une prise de distance vis-à-vis du sujet afin d’en critiquer la nature et de le relativiser. Le relativisme est central au cynisme, qui perd tout son intérêt sans lui. Être cynique, c’est considérer que de prime abord, tout se vaut, que rien n’a d’importance en soi, qu’il n’y a pas – ou peu – de vérités absolues, et que tout dépend du point de vue adopté, in fine. Faire usage d’un tel procédé permet de s’affranchir de prénotions et de réfléchir aux prérequis d’un sujet pour en tirer le meilleur. En définitive, cela consiste en une déconstruction des codes, puis en une réappropriation personnelle.

En ce sens, le cynisme permet une liberté d’esprit et d’acte sans pareil. Cela étant, considérer que rien n’a d’importance de manière absolue et que l’on peut se dégager de toute « obligation » en la remettant en question ne signifie pas ignorer complètement ce qui nous entoure et agir comme on le souhaite. C’est une alternative possible bien sûr, mais cet article ne pourrait s’en faire le défenseur.

« L’humour noir » est pour sa part l’un des meilleurs exemples de liberté d’esprit au travers du cynisme. En en faisant preuve, on décide de ne pas se poser de limites et de rompre avec l’auto-censure permanente. Pour reprendre la seconde topique freudienne, que le sur-moi censure le moi bien sûr, mais pas systématiquement. Il faut être capable de questionner à chaque fois la légitimité à l’auto-censure.

Retour à l’humour noir. Celui-ci peut ne pas faire rire ; c’est entièrement concevable puisque l’humour est toujours de l’ordre de l’appréciation personnelle. En revanche, le proscrire est complètement ridicule et infondé. Prenons maintenant pour exemple la blague raciste. Faire une telle blague ne signifie pas nécessairement adhérer à son propos. Au contraire, c’est parce que l’on a préalablement questionné la légitimité de la stigmatisation ethnique et qu’on l’a considérée comme vide de sens que nous la tournons en dérision. Il en va de même avec la place de la femme par exemple : on se moque des constructions sociales qui ont permis des injustices évidentes, sans les justifier pour autant, mais au contraire en pointant du doigt leur absurdité.

Néanmoins, il s’agirait d’être prudent à ce propos. Le cynisme et le sarcasme étant parfois difficilement perceptibles, il y a une distinction majeure à faire entre sphère publique et sphère privée. Si cet article préconise un cynisme décomplexé dans la sphère privée, il est vrai que des plaisanteries mal interprétées peuvent finalement concourir à la diffusion de messages négatifs et préjudiciables, des messages qui renforceraient le sujet que l’on a pourtant cherché à moquer. Soyons donc vigilants à l’égard du cynisme dans l’espace public, mais ne le bannissons pas aveuglément pour autant.

Par ailleurs, il ne faut pas voir le cynisme comme une insolence dogmatique et arrogante. Il ne faut pas le comprendre et le recevoir sous son angle le plus exacerbé. En effet, le but ici n’est pas de soutenir un discours du « tout est foutu, tout est mauvais, ignorons tout et rions de tout ». Cet état d’esprit est très préjudiciable, car ne mène à rien la grande majorité du temps, si ce n’est de la complaisance dans l’inactivité. Ce penchant extrême du cynisme serait même la mort de l’esprit critique, esprit critique que je crois au contraire exalté grâce à un cynisme modéré et nuancé, tel que présenté précédemment.

Bien sûr, la prise de recul n’appelle pas inévitablement au cynisme, mais un cynisme constructif, celui défendu ici, appelle forcément à la prise de recul. L’on n’est pas obligé de faire preuve de cynisme pour prendre de la distance et comprendre la nature des objets, mais cela le permet. Faire le choix d’être cynique n’est donc pas indispensable certes, mais bénéfique. Dès lors, il s’agirait de le tolérer davantage lorsque l’on a à faire à lui.

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