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Portrait d’Halloween : La Sorcière, une puissance qui dérange

By October 31, 2021 No Comments

by  Laura Quenneville

Alors que les uns se précipitent dans les boutiques de farces et attrapes en quête de la panoplie du comte de Dracula ou du parfait zombie, ou s’amusent à figer citrouilles et potimarrons dans un rictus sordide en ce fameux jour du 31 octobre, d’autres se parent de leur plus belle tenue “witchcore”, entrouvrent leurs grimoires pas toujours poussiéreux et font danser cristaux et potions tout au long de l’année.

illustration : Citrouille par Melaniedelon sur Deviant Art)

Illustration : Citrouille par Melaniedelon sur Deviant Art

Le retour de la sorcellerie

Tremblez, les sorcières reviennent !” titre Arte en 2019. Le retour en force observé ces dernières années de la figure de la jeteuse de sort assoit son aura mystique sur une partie de la société. C’est au cœur de cette tendance que s’inscrit le succès fulgurant de la saga Harry Potter qui, à l’aube du deuxième millénaire, a révélé le monde de la magie comme un terrain prometteur pour l’industrie cinématographique.

Avec “American Horror Story: Coven” en 2013, “Les Nouvelles Aventures de Sabrina” en 2018, ou encore le reboot de “Charmed” la même année, les possibles semblent infinis. Mais magie et sorcellerie connaissent également une popularité retentissante en tant qu’esthétique ou mode de vie à part entière, notamment sur Tik Tok où elles inspirent tout un univers .

Nouveau foyer de la sorcellerie moderne, le réseau social en vogue héberge nombre de tutoriels et de vidéos informatives sur la guérison par les cristaux, sur les théories occultes, la lecture de cartes de Tarot, les horoscopes quotidiens, la concoction de remèdes naturels et l’apprentissage de sorts en tout genre. Les hashtags affluent : #witch qui comptabilise presque 600 millions de vues en 2020, #babywitch pour les faiseuses de magie en devenir, mais aussi #witchesoftiktok qui connaît un franc succès. Ainsi, au coeur d’une “ère d’incertitude”, régie par la science et où le mystère et l’irrationnel n’ont pas leur place, il est de celles et ceux qui satisfont dans la sorcellerie leur désir d’inconnu et de spiritualité.

 Une figure longtemps diabolisée

Cette réappropriation de la figure de la sorcière présuppose l’exhumation symbolique d’un passé teinté d’horreur et de souffrance. Dans son ouvrage très pointu Witches and Witch-Hunts – disponible à la bibliothèque de Sciences Po ! – Wolfgang Behringer retrace l’histoire mondiale des chasses aux sorcières, qu’il fait remonter aux environs de l’an 300. Selon lui, la sorcellerie fut d’abord définie par le catholicisme comme la pure incarnation du mal,  avant d’être désignée, au temps des Lumières et de l’éloge du rationalisme, comme une pratique arriérée à laquelle il fallait mettre un terme. Ce fut cependant l’’Europe de la Renaissance qui incarna l’apogée de la traque et de la torture des femmes dites corrompues par le diable. Pire encore, l’accusation de sorcellerie aurait servi à réduire en cendres l’insubordination de femmes, susceptibles de troubler l’ordre public. Loin du simple fait divers, les condamnations furent méthodiques et largement répandues. Ainsi, Martine Ostorero, historienne médiéviste estime entre 30 000 et 60 000 le nombre de victimes de bûchers depuis le XVème siècle en Europe.  C’est sans compter les États-Unis où la persécution des sorcières a su trouver ses partisans. Dans un épisode de la chaîne youtube Philosophy Tube intitulé Witchcraft, Gender, & Marxism, Abigail Thorn met en lumière l’ampleur de ces crimes en estimant le nombre de sorcières exécutées entre 60 000 et 100 000.

Un passé qui nous hante

Il est toujours fascinant d’observer à quel point le phénomène des chasses aux sorcières est sous-estimé et peu considéré; alors même que son souvenir continue de hanter nos sociétés actuelles. On se souvient du discours de Madonna au Billboard Women in Music 2016, traitée de “salope” et de “sorcière” pour ne pas “agir comme une femme de son âge”; ou encore de Hillary Clinton comparée à la Reine Sorcière de Blanche-Neige (par des centaines de memes sur Internet) lors de sa campagne pour la Maison Blanche en 2008. 

Du plus concret encore pour les Sciences Pistes Rémois : à deux pas de la Cathédrale Notre-Dame se dresse la statue de Jeanne d’Arc, immortalisée par Paul Dubois. Encore adolescente, Jeanne D’Arc est condamnée au bûcher pour hérésie; son exploit lors des combats de 1429 contre les Anglais ne pouvant être expliquée autrement que par un ensorcellement. Ainsi, même si cette image négative des sorcières est balayée aujourd’hui par un féminisme 2.0., son fantôme n’a pas fini de nous hanter…

L’instrumentalisation politique

Dépeinte par Arte comme la “nouvelle icone féministe ultime”, la sorcière est métamorphosée en un outil de lutte et d’émancipation du système patriarcal. Mona Chollet, journaliste au Monde Diplomatique et auteure de  Sorcières, la puissance invaincue des femmes, se confiait il y a trois ans au micro de France Culture sur la “jubilation de la transgression” chez la sorcière fantasmée des contes pour enfants; une femme “ouvertement méchante” et “joyeusement laide”. La sorcière peut alors devenir un marqueur d’identification pour tout individu qui s’estime en désaccord avec ses contemporains. Ce non-conformisme notoire fait de la sorcière une figure de proue du féminisme au XXIème siècle; effrayante, dérangeante, mais surtout puissante. 

A l’ère des réseaux sociaux et de la montée en puissance des théories intersectionnelles s’élèvent les voix en colère des féministes de la “Quatrième vague”, celle décrite par Margie Delao, membre de l’Association Humaniste Américaine. Cette lutte se manifeste notamment en France par la création de collectifs politiques comme le Witch Bloc et son subtil slogan, “Macron, au chaudron ! ou encore le mouvement W.I.T.C.H.(Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell) aux États-Unis qui trouve ses racines dans les années 1970. Ces femmes se décrivent comme les “petites-filles des sorcières que [le patriarcat n’a] pas réussi à brûler”. Inutile dès lors de s’étendre sur l’ironie de l’ancien Président Donald Trump, misogyne notoire, qui s’indigna de la “plus grande chasse aux sorcières de tous les temps” qu’aurait représenté son impeachment.

En bref, la figure de la sorcière fascine, au travers des siècles et par-delà les frontières. Aussi, lorsque le magazine Elle se demande si le personnage se serait perdu en chemin vers sa “démocratisation”, il paraît important de préciser que les cas où le message et la symbolique de la sorcière tombent aux oubliettes et où l’esthétique prime sur la spiritualité restent marginaux. Débarrassée de son nez crochu et de ses verrues, la sorcière est récupérée au profit du féminisme moderne, au service d’une sororité qui fait trembler.

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