“Avec tous ces Noirs qui se sont noyés, les poissons commencent à avoir des yeux d’humains”.
En 2003, Angélica Liddell écrivait Et les poissons partirent combattre les hommes. Ce texte, court de 27 pages seulement, relève pourtant d’une densité implacable. Entre théâtre et poésie, monologue et dialogue sans réponse, Angélica Liddell transforme la page en champ de bataille contre l’oubli. La créatrice espagnole, fondatrice de la compagnie Atra Bini, se revendique moins dramaturge que « résistante civile ». Metteuse en scène de véritables performances théâtrales, elle inscrit ce livre dans une trilogie qu’elle nomme « Actes de résistance à la mort ». Sa cible : l’indifférence européenne face aux migrants qui meurent en Méditerranée, réduits à des chiffres. « Et si la Méditerranée n’était plus qu’un immense cimetière, et nous, ses fossoyeurs indifférents ? », écrit-elle.
Une critique sans fard
Le monologue central de la pièce s’articule autour d’une image obsédante : celle de trois migrants noyés, raides, les poings serrés sur la poitrine, publiée dans un journal sous le titre « Le problème des immigrés ». Liddell s’empare de cette photo comme d’un symbole de l’horreur banalisée. À travers une écriture crue, répétitive, presque incantatoire, elle dénonce la déshumanisation des victimes, la relativisation de leur sort par les médias, et l’hypocrisie d’une société qui préfère détourner le regard. « Comment échapper à la démagogie et à la stupide responsabilité messianique de l’écrivain ? », s’interroge-t-elle. Car oui, les écrivains se sentent parfois investis d’une mission quasiment divine : sauver l’humanité par des mots trop beaux, trop grands, mais au fond trop impuissants.
La Méditerranée, de nos jours, est le plus grand cimetière marin du monde. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : depuis 2014, plus de 25 000 personnes ont péri en tentant de la traverser, selon le projet Migrants Disparus de l’OIM (Organisation Internationale pour les Migrations). Chaque année, des milliers de familles attendent des nouvelles qui ne viendront jamais. Pourtant, ces drames restent des faits divers, des statistiques, rarement des scandales. Les politiques migratoires européennes toujours plus restrictives, dictées par des “Monsieur la Pute” pour reprendre les termes de l’autrice, transforment chaque traversée en une loterie mortelle. Les ONG, les artistes, les intellectuels alertent, mais les radeaux de fortune continuent de partir, et les corps, de s’échouer. Liddell, dans son refus de l’engagement facile et abstrait, pose une question essentielle : comment continuer à vivre, à créer, quand le monde se transforme en un immense charnier ? Faut-il se taire par peur de trahir l’horreur, ou parler au risque de la banaliser ? Mais inversement, doit-on se condamner à une culpabilité permanente, à une existence suspendue au poids des drames lointains ?
“Mon point de vue est antisocial”
Face à cette réalité, Angélica Liddell ne croit pas en la puissance de l’art pour changer le monde : « mon point de vue est antisocial », écrit-elle. Elle n’use pas de son théâtre en vue de rassembler, mais plutôt en vue de diviser, de heurter. En effet, elle croit en la puissance de l’art pour bouleverser l’indifférence des consciences européennes endormies. Le texte de Liddell résonne comme un avertissement : la mer, la mort et le silence ne sont pas une fatalité. Ils sont le résultat de choix politiques et de silences complices. Et si l’art ne peut pas sauver les vies, il peut, au moins, empêcher l’oubli.
Cover image: Mise en scène de l’œuvre d’Angélica Liddell par Julien Barbazin, en 2022
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