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Il pleut. L’eau est froide. Il y a du vent. Un homme avec un long manteau se dirige d’un pas pressé vers un abribus. Il a remonté son col, mis ses mains dans ses poches. Il n’a pas de parapluie et le vent lui fouette le visage.

Il a froid.

Le chemin jusqu’au cube de plexiglas s’étire sans fin. Se rapproche-t-il ou s’éloigne-t-il ? Le trottoir est là, large, flottant au milieu de nulle part. L’eau ruisselle vers les caniveaux et crée d’immenses miroirs sur une route sans contours. Une palette monochrome de gris a envahi l’espace. Impossible de distinguer le haut du bas, le ciel des immeubles.

Il n’y a personne, les rues sont vides. Personne ne sort quand il pleut,  que l’eau est froide et qu’il y a du vent.

L’homme ne voit rien. La pluie dessine des rivières miniatures sur ses verres de lunettes. Les trottoirs dansent. Les lampadaires se noient. Mais l’homme en fait abstraction. Son objectif est l’abribus. Là. Loin, proche, mais là.

Il a toujours froid.

Arrivé sous l’abri vitré battu par la pluie, des formes lui apparaissent. L’homme sort ses mains de ses poches et essuie ses lunettes. Deux autres passagers. Eux aussi sont flous.

Eux aussi attendent le bus, alors qu’il pleut, que l’eau est froide, et qu’il y a du vent.

L’homme attend. Les bus passent. L’homme attend le bon bus. Il sait où aller. Les deux autres discutent à voix basse des trajets à prendre. Il ne faudrait pas déranger la pluie.

L’homme écoute, l’homme a froid.

Il entend des mots comme il voit les gouttes qui tombent sur le bitume. Vagues, sans cohérence ni réelle signification. Ils parlent d’endroits invisibles, de trajets détournés, de lignes qu’il n’a jamais vues ailleurs. L’homme est perdu sans même avoir bougé.

Il pleut toujours, l’eau est toujours froide, il y a toujours du vent. Toujours.

L’homme leur demande, pour être sûr. Mais il sait où aller. Il n’a pas besoin d’eux. De personne. Leurs réponses se dérobent comme les gouttes sur le bitume. Leurs explications échappent à toute logique. Tout semble avoir un sens pour eux. L’homme acquiesce sans comprendre. Les bus passent.

L’homme a encore plus froid.

Un bus apparaît, déchirant le brouillard. C’est le bon. L’homme fait signe. Le bus s’arrête. L’homme salue les inconnus, et monte. Le bus démarre. L’homme regarde les gouttes d’eau faire la course sur la vitre. Il perçoit les façades perdre leurs contours, les lignes hésitantes de la ville s’éloigner.

Il pleut, l’eau est froide, il y a du vent, mais pas ici, pas à l’intérieur.

L’homme patiente. L’homme contemple. L’homme profite. Le bus traverse des paysages indescriptibles, si flous qu’ils en paraissent lointains. Presque irréels. Le ciel est toujours gris. Tout, tout est toujours gris. Le bus arrive au bon arrêt. L’homme sait où aller. Les portes s’ouvrent. L’homme descend.

Soudain, il a froid.

L’homme relève son col et lève la tête. De nouveaux ruisseaux se créent sur ses verres. Deux silhouettes familières se dessinent. Les deux interlocuteurs de tout à l’heure, au même arrêt. Sont-ils revenus à lui, ou lui vers eux ? L’homme est perdu sans même avoir bougé.

Il pleut. L’eau est froide. Il y a du vent. Un homme avec un long manteau se tient sous un abribus.

Photo Credits:  “Esquisse d’un homme sous la pluie”, Pinterest, @eyasu setegn

Cet article a été publié pour la première fois dans l’édition papier de Sundial Press de l’hiver 2026.

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