Aujourd’hui, 84% de la population Américaine âgée de plus de 13 ans consomme ce genre de contenu. Mais comment en est-on arrivés à consommer, avec délectation, des histoires aussi macabres ? N’a-t-on pas atteint ici l’apogée du voyeurisme et de l’indécence ? Le sentiment d’indiscrétion transgressive que l’on cherche à provoquer chez le spectateur s’apparente à une intrusion dans l’intime des personnes victimes de ces tragédies – d’où l’accusation de voyeurisme.
Mise en scène centrée sur le tueur
Les réalisateurs s’acharnent à examiner les moindres recoins de la conscience de l’assassin, et donnent à voir ou à entendre les détails les plus sordides de ses actes. Ces documentaires ou fictions inspirées de faits réels encouragent une glorification du serial killer… alors que ses victimes apparaissent comme de simples personnages secondaires, voire des figurants de leur propre tragédie.
L’exemple de Jeffrey Dahmer, un serial killer qui a tué, violé, démembré ou mangé 17 jeunes hommes en est la parfaite illustration. Sa vie a été adaptée en série par Ryan Murphy sous le titre de Monstre, qui a connu un démarrage fulgurant à sa sortie en 2022 sur Netflix. Un succès qui interroge dans la mesure où cette production s’efforce de provoquer l’empathie du spectateur pour Dahmer, en le présentant comme un homme esseulé et mal aimé. Les commentaires pour le moins complaisants à son égard ont fleuri sur des sites comme Reddit : « il n’y a aucune raison de ne pas éprouver de la sympathie pour lui. Il a eu une vie difficile en grandissant. » Une nouvelle tendance a aussi émergé sur TikTok, où certains internautes filment leur réaction en découvrant les photos polaroids de Dahmer des cadavres de ses victimes.
Ces dernières années, de véritables groupes de fans se sont formés autour des assassins. Un phénomène pas si nouveau, certes : les groupies qui se rendaient dans les années 1970 aux procès de Ted Bundy – accusé de viols, meurtres et actes nécrophiles – s’habillaient comme ses victimes, allant même jusqu’à se teindre les cheveux pour leur ressembler encore plus.
Fascination malsaine
Ces contenus true crime n’ont quasiment jamais l’ambition de mettre en lumière les victimes. Les familles des jeunes hommes assassinés par Dahmer n’avaient même pas été informées du projet de la série Netflix… tout en se retrouvant dans l’impossibilité d’intenter un procès pour diffamation, cette accusation ne pouvant pas concerner une personne décédée. Les familles des disparus sont souvent confrontés à un choix cornélien : témoigner pour essayer de redonner de la dignité aux victimes, ou refuser en prenant le risque de laisser le discours à la charge totale des réalisateurs. Comble de l’indécence, certains vont même jusqu’à tenter d’obtenir les images des autopsies. Ce qui compte, c’est d’accrocher le spectateur, peu importe les moyens ; la rentabilité de la loi du marché s’applique jusque dans la mort. Chaque supplicié est dépeint comme une simple étape dans le parcours du serial killer, plutôt que comme un individu à part entière.
Qui plus est, les formats true crime ont tendance à s’attarder sur le même profil de victime : une jeune femme blanche conventionnellement attirante. C’est ce phénomène que décrit le Missing White Woman Syndrome, pouvant être traduit par le « syndrome de la femme blanche portée disparue », un terme créé en 2004 par la journaliste Gwen Ifill pour désigner la manière biaisée dont les médias couvrent les cas de disparitions. Sachant qu’aux Etats-Unis, entre 1990 et 2020, les femmes noires étaient en moyenne six fois plus susceptibles d’être assassinées que les femmes blanches.
Tout n’est pas si sombre
Il existe aussi un public demandeur de formats moins versés dans une morbidité complaisante. Le true crime peut aussi être un moyen de dénoncer les systèmes policier et judiciaire défaillants, à l’image du podcast Murder squad mené par le journaliste d’investigation Billy Jensen et l’ancien enquêteur de police Paul Holes. Le duo avait incité ses auditeurs à importer leurs résultats de tests ADN dans une base de données (GEDMatch) pour tenter de résoudre des affaires classées sans suite. Une donnée a permis aux autorités de remonter jusqu’au meurtrier d’Hélène Pruszynski, violée et tuée en janvier 1980, mais ça reste une exception au milieu d’une avalanche de documentaires et de fictions voyeuristes. Finalement, n’est-ce pas aussi notre responsabilité en tant que consommateurs trop avides de faits divers ?
Photo credit: Susana Cipriano, Nature, Trees, Peaceful, 23 octobre 2019
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