De l’espoir à la dérive sécuritaire
Mercredi 29 octobre 2025, jour des élections présidentielles et législatives en Tanzanie, une manifestation massive se tient, réclamant plus de justice électorale. Le jour-même, la présidente Samia Suluhu Hassan déploie l’armée pour empêcher l’opposition de se présenter. Les médias et journalistes internationaux comme tanzaniens sont bloqués, internet et l’accès aux réseaux sociaux est coupé. Pourtant, lors de son arrivée au pouvoir à la mort de son prédécesseur John Magufuli en mars 2021, la vice‑présidente dénote : c’est une femme, plus sociale, qui provoque une vague d’espoir. Elle applique une politique démocratique : elle autorise à nouveau les réunions de l’opposition et la publication de journaux auparavant interdits et lance la vaccination contre le Covid, rompant avec le déni de son prédécesseur.
Mais très vite, cette ouverture se heurte aux résistances internes du Chama Cha Mapinduzi, parti révolutionnaire dont elle est issue : elle ne fait pas l’unanimité. Pour cause, c’est une femme musulmane originaire de Zanzibar. Cette île, rattachée à la Tanzanie continentale depuis l’indépendance, garde des relations tendues avec le continent. De plus, sa légitimité est contestée puisqu’elle n’a pas été élue mais remplace le président défunt.
Pour conserver son pouvoir, elle prend progressivement le contrôle de l’armée, du parti et des services de renseignement en limogeant des hauts gradés jugés trop proches de l’ancienne garde. L’ex-président Jakaya Kikwete (2005‑2015) la soutient, ainsi que son fils Abdul Halim Hafidh Ameir, qui sera considéré par l’Associated Press comme l’un des principaux organisateurs de la répression des manifestations.
Les enlèvements et disparitions se multiplient dès les mois précédant le scrutin. Plus de 80 cas sont documentés par des ONG depuis son arrivée au pouvoir. Celle que l’on surnommait “Mama Simia” devient “Idi Amin Mama”. Avec cette référence au dictateur ougandais Idi Amin Dada, on dénonce une présidente qui assume désormais la violence comme mode de gouvernement.
Une élection verrouillée
Les experts estiment que cette dérive est motivée par sa volonté de rester au pouvoir en gagnant à tout prix les élections présidentielle et législatives d’octobre 2025. L’opposition est censurée : Tundu Lissu, leader du Chadema (centre-droit), est arrêté au mois d’avril pour “trahison”, tandis que Luhaga Mpina du parti de gauche ACT‑Wazalendo est disqualifié en vertu de motifs juridiques contestés. Les électeurs n’ont plus d’alternative. Face à cela, Chadema appelle au boycott du vote et à des marches pacifiques pour dénoncer une élection “ni libre ni juste”, ce qui n’empêche pas les autorités d’annoncer un taux de participation de 87%. Sans surprise, Samia Suluhu Hassan est déclarée vainqueure avec près de 98% des voix.
Les autorités sont prises de court par des manifestations massives pour la justice électorale, qui éclatent dès l’annonce des résultats partiels. Des milliers de jeunes descendent dans les rues de Dar es Salaam, Dodoma, Mwanza ou encore Zanzibar. Cette manifestation est fortement réprimée : l’ONG Human Rights Watch confirme l’usage systématique de munitions contre des manifestants souvent désarmés. Assassinats ciblés, tirs à bout portant, passages à tabac, usage de blindés légers en milieu urbain… cette violence post-électorale incarne bien le changement dans la politique de Samia Suluhu. L’opposition accuse les forces de sécurité de cacher l’ampleur de la répression en transportant les corps loin des lieux de manifestation puis en les enterrant dans des fosses communes ou en les immergeant.
Une commission sous tension
Face au tollé international, la présidente annonce quelques jours plus tard la création d’une “commission spéciale d’enquête” chargée de faire la lumière sur les morts et les destructions liées aux protestations post-électorales. Elle promet devant le nouveau Parlement de “comprendre la racine du problème” et de “restaurer l’unité nationale”.
En parallèle, plus de 200 personnes, dont des cadres de l’opposition et des militants, sont inculpés pour trahison ou terrorisme, dans une stratégie de criminalisation des protestations. Plusieurs organisations africaines réclament la poursuite des responsables, parlant de “quelque 3000 morts” depuis le 29 octobre. Un chiffre qui dépasse largement les premières estimations de l’opposition et illustre l’ampleur du gouffre entre la communication officielle et la réalité du terrain.
Cet article a été publié pour la première fois dans l’édition papier de Sundial Press du printemps 2026.
Photo Credits: Presidential Press Unit / Reuters
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