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“La Femme ressort et c’est tout son spleen crasse qui macule les trottoirs gris de la ville, dans une pluie synthétique dardée de saturations blêmes” écrit Born Bad Records.

À l’approche de ce qui pourrait être leur dernier concert, le 26 novembre à l’Accor Arena, l’heure est venue de revenir sur les débuts de La Femme. Les deux têtes pensantes du groupe se rencontrent alors qu’ils ne sont encore qu’au collège, joyeux “petits cons qui se font chier” d’après Sacha Got lui-même, englués dans la mélasse cosmopolite du Pays Basque. S’ensuit la storyline classique de la découverte d’une passion commune pour la musique, qui se concrétise au lycée pour culminer en leur premier tube, sorti à peine le bac en poche, Sur la planche 2013. Samy Osta, réalisateur artistique de leur premier album, Psycho Tropical Berlin, raconte s’être dit en travaillant avec eux, “Ils jouent mal, ne sentent pas très bon, mais qu’est-ce que c’est bien !”. On peut imaginer qu’il n’était pas seul à penser ça, puisque cet album a, en 2014, été sacré Album de l’année aux Victoires de la Musique. 

Vous l’aurez remarqué, La Femme, c’est paradoxalement deux hommes, Marlon Magnée et Sacha Got. Mais La Femme a des muses, de multiples voix féminines qui appartiennent, en fonction des époques et des albums, à la géniale Clara Luciani, ainsi qu’aux moins connues Clémence Quélennec, Sarah Benabdallah, Ysé Grospiron, Jane Peynot, Fanny Luzignan, et de nombreuses autres. 

Cependant, La Femme ne se raconte pas, La Femme s’écoute : laissez-nous ainsi vous emmener à la découverte de cet univers si particulier, avec trois albums emblématiques du groupe.

Paradigmes, sorti en 2021, est la porte d’entrée parfaite vers le monde de La Femme. Il condense l’adrénaline et la frénésie des premiers disques et les mélodies inimitables des suivants. Mais cet album relève d’une richesse étourdissante : il est encore plus mélancolique, plus exalté, plus bizarre. En effet, les 15 chansons de cet album sont extraites d’un répertoire d’une centaine d’autres que le groupe avait composées depuis plusieurs années déjà. Ainsi, les titres n’ont aucune relation particulière entre eux, si ce n’est l’atmosphère empreinte d’une certaine folie qui transpire de ce disque, donnant naissance à un spectre musical qui réunit le Velvet Underground, Gainsbourg et Kraftwerk. Savoir que cet album a été écrit en 2021, en plein cœur de la pandémie de Covid-19, lui donne une seconde lecture, celle de la liberté retrouvée : dans le premier titre, justement nommé Paradigme, les masques tombent pour célébrer le néant et la folie (vous l’aurez compris, les masques sont ceux de la dissimulation comme ceux des consignes sanitaires). Ce premier  titre annonce d’entrée de jeu l’atmosphère du disque, qui file la métaphore du délire, le genre de délire qui défile sous nos paupières pendant les moments suspendus entre l’éveil et le sommeil. Écouter ce disque nous donne l’impression d’être dans un rêve lucide sous psychotropes ou de pénétrer à cinq heures du matin dans un saloon de western spaghetti. 

Si l’on revient en arrière, Mystère (2016) apparaît déjà comme le prélude à Paradigmes. Certains titres de cet album sont peut-être déjà parvenus à vos oreilles, notamment Elle ne t’aime pas, rare chanson triste du groupe qui rayonne comme une petite étoile de mélancolie au milieu de cet album bizarre ponctué de diamants bruts, ou encore Tatiana, chanson d’amour enfiévrée et exaltée à l’instrumentale grinçante et aux paroles très imagées (“Blouson de cuir clope à la bouche / Ce qu’il fait chaud dans ce nightclub”). Cet album, bien que enregistré à Los Angeles, nous emporte vers Paris, vers ses quartiers mal fréquentés et ses rues qui vibrent la nuit. La chanson S.S.D., désignant la station de métro Strasbourg-Saint-Denis, constitue le paroxysme de cette épopée parisienne. Le “blouson de cuir noir” est encore présent dans le surréaliste tableau de cette chanson ; à croire que cet album ne fait que retracer la trajectoire de l’avatar de Marlon et Sacha, transporté de New York à Paris “au rythme des pas de Tatiana”. 

Nous quittons ensuite notre blouson de cuir pour surfer la ligne de crête de la frontière espagnole. L’album Teatro Lucido, sorti en 2022, est en effet écrit entièrement dans la langue de Cervantès, et s’il rend en partie hommage au Pays Basque, où est née La Femme, il constitue en réalité un carnet de voyage qui fait le tour du monde hispanophone. Son titre est une référence à une mythique salle de concert au Mexique où le groupe s’est produit. Cet album est réservé à ceux qui n’ont pas peur d’écouter ce qui est à la fois très beau et très laid. Il faut le prendre au second degré pour être touché par la magie pure qui se tapit sous les grossières inexactitudes géographiques. En effet, le disque pioche de part et d’autre de l’Atlantique pour ses références et sa musique, pourvu que ça ait quelque chose à voir avec la langue espagnole. De plus, les textes, pour certains, comptent des fautes de grammaire à écorcher les oreilles. Le disque oscille entre la musique traditionnelle caribéenne, les longs interludes instrumentaux lourdingues et dramatiques qui rappellent les cirques d’il y a cent ans et les fêtes de village andalouses, et la samba, et est souvent, fidèle à lui-même, accompagnée de voix féminines envoûtantes. Cet album est concentré autour de trois chefs-d’œuvre : Y tu te vas, qui raconte un déchirement amoureux; No pasa nada, entraînante et éthérée, qui dissimule derrière son titre et son rythme légers ce qui est en réalité l’histoire d’un viol.  Finalement, Sacatela reprend les codes de la musique caribéenne et constitue dans ce disque une bouffée d’air humide à l’ombre de la canopée tropicale. 

Nous espérons vous avoir convaincu de plonger à la découverte de cet univers décalé, riche, somme toute fabuleux ; le voyage est doux, laissez donc la vague vous emporter. 

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Agathe Sidokpohou

Author Agathe Sidokpohou

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