Entre le 8 et le 14 septembre 2025, le Népal a connu les manifestations les plus violentes de son histoire depuis la fin de la guerre civile en 2006. Si ce pays niché au cœur de l’Himalaya entre l’Inde et la Chine est déjà marqué depuis plusieurs années par la corruption et l’instabilité, il a vu sa situation s’enflammer après la décision du gouvernement d’interdire vingt-six réseaux sociaux, notamment Facebook et YouTube, en septembre dernier. La jeunesse, menée par la génération Z, est descendue dans la rue en transformant la colère des manifestations contre la répression gouvernementale en véritable révolution face à l’entièreté du système étatique. Dans tout le pays, des associations comme Youth of Itahari ont organisé la mobilisation. Parmi eux, Amar a rejoint la foule sans se douter qu’il allait vivre cette expérience marquante. Il nous raconte donc aujourd’hui cette révolution, qu’il a vécu de l’intérieur.
Amar est originaire de la petite ville de Duhabi, dans l’est du pays. Étudiant passionné de karaté, il est le fils d’un chauffeur et d’une marchande de fruits. Il mène une vie tranquille rythmée par les cours et le sport. Comme beaucoup de jeunes, il dit avoir été poussé par « des années de frustration » et « les promesses sans lendemain des dirigeants » à l’image des trois derniers premier ministre du pays : Sher Bahadur Deuba, K.P. Sharma Oli, puis Pushpa Kamal Dahal.
Le point de départ
« Le ban des réseaux sociaux a été la goutte d’eau » nous explique Amar. Il confie avoir été frappé par des vidéos circulant en boucle sur TikTok : on y comparait le style de vie des enfants des dirigeants qui vivent dans le luxe à la misère du peuple. Ce sont d’ailleurs ces mêmes montages qui avaient provoqué la censure des réseaux sociaux. Face à cela, Amar affirme que « c’était comme si le gouvernement voulait nous bâillonner. Alors nous avons crié encore plus fort. » En effet, le 8 septembre, Amar rejoint la foule à Itahari (la grande ville la plus proche de chez lui) : il nous explique que là-bas, les étudiants, les travailleurs et les citoyens de tous milieux sociaux défilent côte à côte. Sur place, l’ambiance est électrique : « ce jour-là, on respirait la liberté pour la première fois. » Au départ, ces manifestations populaires sont porteuses d’espoir et l’idée de renverser le pouvoir n’est pas encore généralisée.
Deux jours qui ont changé le Népal
Mais l’enthousiasme a vite laissé place à l’horreur. Ce même jour, dans la capitale comme dans plusieurs villes, la police ouvre le feu sur les manifestants. Dix-neuf jeunes sont tués : dix-sept à Katmandou et deux à Itahari, sous les yeux d’Amar, horrifié : « Quand j’ai vu les vidéos, j’étais sous le choc. Nous sommes descendus dans la rue pacifiquement, et ils ont tiré sur des étudiants désarmés. »
Très vite, l’indignation se mue en colère. Le lendemain, le pays s’embrase. Des bâtiments gouvernementaux, des résidences de haut fonctionnaires et le Parlement sont incendiés, tandis que des ministres sont pris à partie. « On voyait des images de maisons de politiciens brûlées, d’hélicoptères qui évacuaient des responsables. » Face à la pression, le Premier ministre est contraint de démissionner. La chute inédite du pouvoir laisse le pays en plein chaos : commissariats attaqués, prisons ouvertes et détenus en fuite. Pourtant, la rue laisse place à la liesse populaire d’une génération enfin écoutée.
Amar se souvient de ce point de non retour : « d’habitude, c’est nous qui avions peur de la police. Cette fois, c’est eux qui avaient peur de nous. » Dans son quartier, les jeunes montent la garde pour protéger les habitants car comme Amar le souligne, « il n’y avait plus d’État, plus de police, seulement la solidarité. On se protégeait entre voisins. » Face à l’incompétence du gouvernement, une véritable coopération entre citoyens se met en place contre la répression.
Discord, le nouvel outil de la révolution
Privés de Facebook et d’Instagram, les jeunes Népalais ont trouvé un nouveau moyen de communication : Discord, habituellement utilisé par les amateurs de jeux vidéo en ligne. Un serveur appelé Youth Against Corruption devient rapidement le cœur du mouvement, rassemblant plus de 100 000 jeunes à travers le pays. D’un point de vue occidental, l’expression “Révolution 2.0” revient souvent, pour qualifier cette révolte où les réseaux sociaux ont exacerbé les revendications populaires.
« Sur Discord, on partageait les lieux de rassemblement, les consignes de sécurité, mais aussi nos espoirs », explique Amar. Des sondages et des discussions sur la plateforme ont même conduit à un choix collectif historique : la désignation de Sushila Karki, ancienne juge de la Cour Suprême, comme Première ministre intérimaire.
Selon lui, cette femme diplômée et respectée symbolise pour beaucoup une rupture avec les décennies de clientélisme : « Son élection, c’est la victoire de la compétence sur la corruption », estime Amar.
Un pays à reconstruire
Dès son arrivée au pouvoir, Sushila Karki a promis de s’attaquer aux causes profondes de la crise. Plusieurs ex-ministres, tel que K.P. Sharma Oli (le Premier Ministre communiste entre 2015 et 2016, 2018 et 2021 et entre 2024 et 2025 ) font désormais l’objet d’enquêtes pour détournement de fonds. Le gouvernement a levé les restrictions sur les réseaux sociaux et a annoncé une série de réformes dans l’éducation, l’emploi et les infrastructures. Enfin, des élections libres sont prévues pour mars 2026.
Pour Amar, ces changements nourrissent l’espoir : « Ce qu’on a vécu a été dur, mais nécessaire. Pour la première fois, les jeunes se sentent entendus. » Il garde pourtant une lucidité désabusée : « Il faudra plus que de belles paroles. Si rien ne change, les rues se rempliront à nouveau. »
Une génération engagée
Deux mois après les émeutes, la vie reprend lentement son cours à Duhabi. Les routes sont encore marquées par les traces que les flammes ont laissées tandis que les esprits demeurent endeuillés.
Cette révolution aura permis à une classe d’âge plus jeune de s’engager pour leur pays. « Avant, on pensait que la politique, c’était pour les vieux. Maintenant, on sait que c’est aussi notre affaire », conclut Amar.
De la colère est née une conscience collective, et de celle-ci est née la promesse d’un nouveau Népal plus juste, plus libre, et façonné par ceux qui refusent désormais de se taire.
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