Une santé reproductive détériorée aux Etats-Unis
En 1973, la Cour Suprême des États-Unis avait décidé, à la suite de l’affaire Roe v. Wade, que les femmes avaient le droit d’avorter durant le premier trimestre de leur grossesse.
Mais le 24 juin 2022, cette même cour a annulé l’arrêt Roe v. Wade , laissant à chaque État la compétence de rendre l’avortement légal ou non sur son territoire. Alors que certains continuent de protéger le droit à l’avortement, d’autres l’ont restreint. Au total, ce sont 26 États qui l’ont interdit ou fortement entravé, dont le Texas ou la Louisiane.
Pourtant, le nombre d’avortements aux Etats Unis n’a pas diminué. Au contraire, il a augmenté. De janvier à juillet 2023, 511 000 femmes ont avorté dans les États l’autorisant, contre 465 000 dans l’ensemble des Etats-Unis sur la même période en 2020. La décision Dobbs n’a fait que rendre l’accès aux soins pour les Américaines plus difficile, notamment pour leur santé reproductive.
Si le taux de mortalité infantile et maternel des États-Unis était déjà nettement supérieur à celui de nombreux pays de l’OCDE, il continue d’augmenter dans les États où l’avortement est interdit. Le Gender Equity Policy Institute (GEPI), a publié son rapport en avril, et montre que le risque de décès maternel pendant la grossesse, l’accouchement ou les semaines qui le suivent, est presque deux fois plus élevé pour les femmes vivant dans ces États.
Au Texas par exemple, le taux de mortalité maternelle a augmenté de 56 % entre 2019 et 2022. Nancy L. Cohen, présidente du GEPI a déclaré à NBC News que “toutes les données indiquent que l’interdiction de l’avortement au Texas est la principale cause de cette hausse alarmante”.
Des morts évitables ?
En 2022, dans l’Etat de Géorgie, Amber Nicole Thurman, âgée de 28 ans et mère d’un garçon de six ans, est décédée des suites de complications liées à un avortement médicamenteux par pilule abortive qu’elle s’était procurée dans un Etat voisin. Lorsqu’elle est arrivée à l’hôpital, une infection s’était déjà développée. Elle a été prise en charge trop tard, après vingt heures d’agonie. Si les médecins ont tardé à intervenir, c’est en partie à cause du flou juridique de la législation de l’État de Géorgie, dissuasif pour les praticiens. La loi interdit l’avortement au-delà de six semaines de grossesse, et l’intervention médicale n’est possible que si la vie de la mère est en danger. Si cette condition n’est pas respectée, les médecins risquent d’être poursuivis en justice. La définition de cette exception étant assez vague, certains médecins retardent l’intervention de peur des conséquences pénales. En 2024, le journal d’investigation ProPublica a publié des informations censées rester confidentielles, révélant qu’un groupe d’experts avait jugé la mort d’Amber “évitable”. Depuis, les membres de la commission ont été renvoyés.
Il est très compliqué de savoir si d’autres cas comme celui d’Amber ont eu lieu, l’accès à ces données étant restreint par les autorités de certains États qui cherchent à dissimuler la vérité, allant jusqu’à supprimer des comités d’experts.
Encore aujourd’hui, la législation continue de restreindre la pratique de l’avortement. Lorsque la Cour Suprême avait abrogé l’arrêt Roe v. Wade, l’administration Biden avait recommandé aux hôpitaux continuer de pratiquer l’avortement en cas d’urgences vitales, malgré l’interdiction de certains Etats. Un an après, l’ancien président américain promettait en effet de lutter contre “le programme extrême et dangereux des Républicains”, soulignant une fracture politique grandissante. Mais le 4 juin dernier, l’administration Trump a annulé cette recommandation, rendant l’accès à l’avortement presque impossible dans plusieurs Etats, même en cas d’urgence médicale.
Un renforcement des inégalités
Dans cette Amérique conservatrice, des pratiques d’un autre temps refont surface : coups portés au ventre, utilisation de cintres, ingestion d’eau de Javel… Autant de gestes désespérés utilisés par des femmes qui ne peuvent mettre fin à une grossesse non désirée. Dans un pays où la sécurité sociale est minimale, nombre d’entre elles n’ont pas les moyens de financer un avortement, dont le coût varie entre 600 et 1 200 dollars, sans compter les frais de déplacement. Cette situation accentue drastiquement les inégalités d’accès à l’avortement. Les femmes les plus aisées, même si elles vivent dans un État restrictif, peuvent prendre en charge les coûts de déplacement — environ 170 000 Américaines ont voyagé pour accéder à l’IVG dans des conditions sanitaires sûres. À l’inverse, les femmes issues de milieux plus précaires n’ont pas cette possibilité et se tournent vers des solutions parfois dangereuses.
L’annulation de Roe v. Wade renforce ainsi les inégalités économiques, mais aussi raciales. Les Afro-Américaines sont particulièrement touchées car surreprésentées dans les États où l’avortement est interdit. À l’échelle fédérale, une femme sur huit est afro-américaine, mais dans ces États, elles représentent une femme sur quatre. Par définition, elles sont plus touchées. Mais en plus, les inégalités raciales y sont très élevées : selon le rapport du GEPI, dans un État interdisant l’avortement, le risque pour une femme noire de décéder pendant la grossesse ou l’accouchement est trois fois plus élevé que pour une femme blanche. Elles deviennent donc les grandes victimes de cette mesure.
En clair : environ 63 millions de femmes ont perdu leur droit à décider si et quand elles souhaitent avoir un enfant, et sont désormais plus susceptibles de mourir pendant la grossesse. Des résultats qui semblent assez antinomiques à l’idée d’une “grande” Amérique vantée par Trump…
Bibliographie:
Cover Image: Des activistes pro-choix ou anti-avortement devant la Cour Suprême aux Etats-Unis / Getty Images
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