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Le 18 novembre 2025, une ONG allemande, le European Center for Constitutional and Human Rights (ECCHR), a annoncé avoir déposé une plainte à l’encontre de Total Energies auprès du Parquet national antiterroriste à Paris, pour “complicité de crimes de guerre, torture et disparition forcées”. Les faits auraient eu lieu entre juillet et septembre 2021, sur le site du projet gazier Mozambique LNG, dont Total Energies possède 26,5% des parts au nord-est du pays. C’est l’un de ses projets phares, évalué à 23 milliards de dollars. Il a débuté en 2019, suite à la découverte 9 ans plus tôt d’une importante réserve de gaz naturel au large de la côte nord du Mozambique. Ses promoteurs le présentaient alors comme une opportunité pour le Mozambique et ses habitants, entre création d’emplois et contribution au développement économique du pays… 

Un contexte de tensions et de violences 

Depuis 2017, la région du Cabo Delgado est le théâtre d’une insurrection djihadiste aux conséquences dévastatrices. Cette insurrection est celle du groupe Al-Chabab, “les jeunes” en arabe, qui a prêté allégeance à l’Etat Islamique. Elle s’inscrit dans un contexte de tensions liées aux ressources de cette région riche en pierres précieuses, pétrole, gaz, charbon, bois précieux, ivoire et bauxite. Des richesses dont l’exploitation ne bénéficie pas à la population locale, alors même que 74,4% des Mozambicains vivent sous le seuil de pauvreté. Les investissements de grands groupes internationaux comme la société texane Anadarko en 2009, ou Total Energies en 2019, ont initialement suscité l’espoir des populations. Mais celui-ci s’est vite transformé en mécontentement face à la mainmise de ces groupes sur les ressources, facilité par l’Etat qui leur accorde des concessions. C’est en prenant appui sur cette colère qu’Al-Chabab a lancé son insurrection. Depuis, plus de 6000 personnes ont été tuées et 1 million déplacées, selon Amnesty International. 

Les accusations portées 

Total Energies est plus exactement accusée d’avoir soutenu matériellement et financièrement la Joint Task Force (la JTF) de l’armée du Mozambique, en fournissant logements, nourriture, matériel et primes. La plainte s’appuie sur de nouveaux documents provenant des autorités néerlandaises, qui mettent en avant des risques d’atteinte aux droits de l’Homme dès mai 2020. Comme le soulève la directrice du programme entreprises et droits humains à l’ECCHR, Clara Gonzales, les crimes de la JTF sont mentionnés à plusieurs reprises dans les documents internes de Total Energies, qui ne peut nier avoir été au courant de leur existence. 

Mais la dénonciation de l’ECCHR n’est pas la première à se faire entendre. Elle fait notamment suite à un article de Politico publié en septembre 2024, qui avait révélé des traitements inhumains commis à l’encontre de civils accusés de soutenir les djihadistes, sur le site même de Mozambique LNG. Pendant trois mois, 180 à 250 hommes ont été enfermés dans des conteneurs, affamés, assoiffés, battus et torturés. Seuls 26 ont survécu, grâce au sauvetage d’une force d’intervention rwandaise déployée pour combattre les djihadistes dans la région. Plusieurs femmes ont été violées à de multiples reprises. D’après des documents internes, cités entre autres par Le Monde en novembre 2024, Total Energies était au courant de ces exactions depuis avril 2021. Mais ça n’aurait pas empêché l’entreprise de continuer à verser des indemnités à la JTF, dans le cadre d’un accord avec une filiale locale, signé suite à une attaque djihadiste à Palma, non loin du site de Mozambique LNG, en mars-avril 2021. Le projet avait été mis en suspens, et ses infrastructures placées sous la protection de la JTF. Par ailleurs, cette même attaque avait donné lieu à une première plainte contre l’entreprise, pour homicide involontaire et non-assistance à personnes en danger, après la mort de 55 employés de la société lors de l’attentat. En mars 2025, le procureur de la République avait déjà annoncé l’ouverture d’une enquête.  

La réponse de Total Energies 

En réponse à la plainte déposée, l’entreprise a publié un communiqué le 20 novembre dernier, dans lequel elle affirme “rejeter fermement toutes ces accusations”. Le groupe nie notamment “avec force et de façon catégorique” avoir eu connaissance des actes dénoncés par Politico. “Par souci de transparence”, l’entreprise a décidé de rendre public l’intégralité de ses communications avec ce dernier. D’après Total Energies, le média aurait refusé à de multiples reprises de fournir des preuves relatives aux accusations portées. Le communiqué détaille la position de l’entreprise sur différents points, entre autres sur ses relations avec la JTF. Total Energies annonce avoir initié plusieurs demandes d’enquête et d’intervention, auprès des autorités mozambicaines et de la Commission nationale des droits humains du Mozambique, afin de clarifier la véracité des accusations. Par ailleurs, l’entreprise présente le projet Mozambique LNG comme bénéfique pour le développement du Cabo Delgado, ainsi que pour le Mozambique et sa population. 

Et maintenant ? 

A présent, c’est au parquet national antiterroriste français de décider des suites à donner à la plainte de l’ECCHR. En fonction de cette décision, une enquête formelle pourrait être ouverte et un juge d’instruction nommé. Pour les accusations portées, les responsables de Total Energies encourent des peines allant de 5 ans d’emprisonnement à la perpétuité.

Depuis, Total Energies a relancé en octobre 2025 ses activités au Mozambique, après plus de quatre ans d’interruption suite à l’attaque de mars 2021. L’arrêt temporaire de Mozambique LNG a entraîné un surcoût de 4,5 milliards de dollars, dont l’entreprise demande le remboursement par le gouvernement mozambicain. En outre, le projet dépend de 14,9 milliards de dollars de prêts, rendus incertains par les différentes plaintes déposées. Malgré tout, Total Energies espère reprendre le pompage du gaz d’ici 2029… 

Cover Image: Le site de TotalEnergies d’Afungi, Mozambique,le 29 septembre 2022 / ©AFP, Camille LAFFONT

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    Neva Fernandes

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