Skip to main content

Le dimanche 19 octobre, le social-démocrate Tufan Erhürman a été élu à la présidence de la République Turque de Chypre du Nord (RTCN), petit pays reconnu uniquement par la Turquie. Avec 62,76% des voix dès le premier tour, et une importante participation de 64%, ce résultat traduit une claire volonté du peuple chypriote turc de s’éloigner de l’influence d’Ankara. A l’inverse de son opposant et président sortant Ersin Tatar, Erhürman affirme une position claire contre l’influence turque et en faveur de la réunification de l’île. Un véritable tournant non seulement pour l’île mais aussi pour le monde turc. 

Hormis pour quelques acteurs politiques très proches d’Erdogan, les élections se sont déroulées dans le calme et ont été bien accueillies, sans contestation majeure. Même le candidat défait a salué la “grande maturité démocratique” du processus électoral. 

Proximité historique de la Turquie

Si Erhürman est autant un synonyme de virage politique, c’est que la petite île a connu de grands bouleversements ce dernier siècle. L’île est imperméablement divisée en deux depuis 1974, avec au sud, les chypriotes grecs, et au Nord, les chypriotes turcs. 

Les deux communautés longtemps opposées, les tensions s’enflamment dans les années 1950, après des siècles de domination coloniale par l’Empire ottoman puis par le Royaume-Uni. Pour y mettre fin, les chypriotes grecs réclament l’union avec la Grèce, décriée par les chypriotes turcs qui craignent alors de devenir une minorité opprimée. A la place, ils proposent le statu quo avec les Britanniques ou bien la partition de l’île. 

Incapables de s’accorder sur leur décolonisation, les habitants de l’île sombrent dans des décennies de guerre civile qui connaît son lot de massacres comme le « Noël Sanglant » de 1963. Après plusieurs tentatives de coups d’État et particulièrement celui de 1974, les chypriotes optent pour la partition de l’île. Une zone tampon délimite la frontière, surveillée et largement administrée par les Britanniques, qui possèdent des bases militaires autour de l’île. 

Carte de la division de Chypre / CIA World Factbook

C’est finalement en 1983 que le Nord, alors sous contrôle turc, se proclame République turque de Chypre du Nord (RTCN). Cette déclaration d’indépendance a été condamnée par la communauté internationale et, à ce jour, seule la Turquie reconnaît la RTCN comme un État. Bien que le Nord soit politiquement indépendant du Sud, Chypre reste perçue comme un seul pays, membre de l’Union européenne, représentée à l’international par le gouvernement du Sud. 

L’affaiblissement de l’influence turque

Chypre n’est pas un exemple isolé de la stratégie turque. Depuis la formation de la Turquie par Atatürk en 1923, le pays cherche à étendre sa sphère d’influence dans la région, particulièrement sur les territoires habités par une population majoritairement turque. L’exemple de l’Azerbaïdjan, avec une reconnaissance mutuelle en tant que “une nation, deux États”, est frappant. La Turquie lui apporte un soutien militaire et économique important, notamment lors des guerres du Haut-Karabagh en 2020 puis 2023, qui ont provoqué des déplacements massifs d’Arméniens. 

En RTCN, l’ancien Président Ersin Tatar assumait une position pro-Ankara. Suivant les directives d’Erdogan sans discussion, il embrassait notamment la position islamo-nationaliste de la métropole. En 2023, une fuite avait révélé que les réseaux financiers de la RTCN entretenaient des liens étroits avec des oligarques russes et des personnalités de haut rang au Kremlin, soulevant  des inquiétudes quant à la corruption et à l’influence géopolitique russe.

Évidemment, pour les groupes d’opposition en Turquie, cette victoire est vue comme un symbole de l’essoufflement de l’influence d’Erdogan et un espoir du triomphe démocratique face à la corruption et au clientélisme. 

La réunification est-elle envisageable ? 

Pour les électeurs de Erhürman, la volonté d’une réunification de l’île semble établie. Elle mettrait fin à la dépendance exclusive à la Turquie et pourrait apaiser les tensions qui divisent l’île. Un futur utopique, pro-européen, démocratique, libéral et en paix qui secoue les imaginaires des médias européens, alors que la réalité reste bien plus complexe. Aujourd’hui, malgré la prise de position du nouveau président, une réunification semble pourtant inconcevable…

D’abord, la dépendance historique à la Turquie est quasi-totale sur les plans économique, politique et militaire. Se défaire entièrement d’Ankara rendrait le pays vulnérable, surtout au vu de la situation iranienne. Le président Erhürman ne semble pas prêt à ouvrir une telle offensive diplomatique. Il privilégie un dialogue courtois, simplement un peu plus sec. Erdogan n’est pas prêt à céder à une réunification qui signerait la fin de l’influence turque : l’impasse demeure totale. 

Mais surtout, une réunification n’engage pas qu’un seul peuple, mais deux, et les Chypriotes grecs ne semblent pas séduits par un tel changement. Ils l’ont fait savoir en 2004 lorsque le plan Annan de l’ONU qui visait à réunifier l’île a été soumis à des référendums simultanés dans les deux communautés. Si 65% des Chypriotes turcs ont voté pour, 74% des Chypriotes grecs s’y sont opposés. Dans le Sud, ils craignaient que ce plan n’accorde une influence politique excessive à la Turquie, compromettant  leur souveraineté nationale. Fin de tout espoir de réunification… 

La disparition de l’influence turque reste un mirage, peut-être un rêve. Cette élection apporte des espoirs de liberté, d’indépendance et d’un rapprochement des communautés, certes, mais envisager l’unité semble décidément prématuré.

Cover Image: Kasongo Bulobo / Licence Unsplash

Other posts that may interest you:


Discover more from The Sundial Press

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Amélie Conty

Author Amélie Conty

More posts by Amélie Conty

Discover more from The Sundial Press

Subscribe now to keep reading and get access to the full archive.

Continue reading