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Sous les projecteurs et les strass, Miss France continue de faire défiler, année après année, un même modèle : celui d’un corps féminin évalué, classé, hiérarchisé. Samedi 6 décembre 2025, c’est Miss Tahiti qui a remporté le titre de 2026. Ce divertissement populaire, presque folklorique, est un héritage des années 1950, une époque où l’on élisait la “plus belle” sur des critères du siècle dernier. Aujourd’hui, si la société a changé, le concours, lui, beaucoup moins. 

Malgré l’assouplissement récent de certains critères de sélection (âge, tatouages), l’essence demeure la même : des corps jeunes, minces et normés défilent pour être jugés publiquement. La diversité promise apparaît davantage comme un argument de communication que comme une transformation réelle des représentations. Pour être visible, il faut être désirable. Pour être valorisée, il faut être préférée. Ce message n’est pas neutre : il s’imprime très tôt dans les consciences et apprend aux jeunes filles que la valeur d’une femme se mesure dans la comparaison. Que réussir, c’est être choisie plutôt qu’une autre. Pendant que Miss France défile sur les écrans, des milliers d’adolescentes intègrent l’idée que leur corps est un projet. Un projet à corriger, à améliorer, à exposer.

Pour justifier la persistance du concours, on invoque l’argument régional. Chaque candidate représenterait un territoire, une identité locale. Mais que représente-t-on réellement lorsque l’on fait défiler des femmes appelées par le nom de leur région, comme on élirait des vaches au salon de l’agriculture. “Si l’objectif est vraiment de représenter une région, autant élire un saucisson”, disait Clarence Edgard Rosa, journaliste spécialiste des questions féministes.

La comparaison, au cœur du concours

Miss France ne se contente pas de montrer, il organise aussi un affrontement feutré entre femmes, sous couvert d’élégance. Quel est l’intérêt pour les Français d’élire la “meilleure femme” ? C’est absurde, et surtout pas anodin. Claire Serre-Combe, porte-parole du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) en 2016 qualifie pour l’AFP le concours de “concurrence ultra violente” renforçant la tendance ultra-libérale d’une société qui ne connaît que le rapport de force et la compétition. La mécanique est toujours la même : occuper les femmes avec la rivalité pour les empêcher de se rassembler.

On a tenté d’appliquer le même modèle aux hommes : Mister France existe, mais n’a jamais suscité d’adhésion massive. Tandis que l’audience de Miss France a regroupé plus de 6 millions de téléspectateurs selon TF1, les chiffres de Mister France sont trop faibles pour être rapportés. Pourquoi ? Simplement parce que le corps masculin n’est ni hyper-sexualisé, ni hyper-objectivisé. Les hommes n’ont pas été historiquement définis par leur apparence. Leur valeur sociale n’est pas conditionnée à leur pouvoir de séduction visuelle. L’échec de Mister France est la preuve silencieuse de l’asymétrie profonde qui structure notre rapport aux corps.

Un décalage culturel pesant 

Certains pays commencent à en tirer les conséquences. En décembre 2024, les Pays-Bas ont définitivement mis fin à leur concours national de beauté, ne le jugeant “plus de ce temps”. À la place, ils ont lancé une plateforme dédiée à la santé mentale, à l’estime de soi et aux parcours de femmes hors normes. On peut célébrer les femmes sans les classer par leur apparence. Mais en France, le public suit et reste attaché à ce rituel… 

Peut-être parce que, pour une fois, ce ne sont pas nous qui sommes jugées. Pendant quelques heures, le regard change de camp. Ce sont d’autres femmes que l’on observe, que l’on critique, que l’on compare. On adopte le regard que l’on subit… Les féministes s’accordent sur un point : le problème ne vient pas des candidates. Certes, le défilé n’est pas féministe, mais ce qui le serait encore moins, ce serait de mépriser les participantes en les pensant naïves ou aliénées. Les candidates sont lucides et intelligentes. Pour certaines, Miss France n’est pas une finalité, mais un outil. Un tremplin vers l’indépendance financière, une carrière médiatique, une voix publique, un “empowerment”. Utiliser les rouages d’un système sexiste pour atteindre ses objectifs, est-ce moins légitime qu’une autre forme d’émancipation ? Le problème n’est pas la femme sur le podium, mais le podium lui-même. 

Faut-il boycotter Miss France ?

Sans doute, si l’on refuse que la valeur des femmes continue d’être réduite à leur image. Boycotter, ce n’est pas attaquer les candidates, souvent jeunes, ambitieuses, et prisonnières d’un modèle qui fait rêver. Boycotter, c’est refuser de soutenir un système qui classe les femmes comme on classe des produits. Tant que l’on élira “la plus belle femme de France”, on rappellera à toutes les autres qu’elles ne le sont pas.

Cet article a été publié pour la première fois dans l’édition papier de Sundial Press du printemps 2026.

Photo Credits: Sameer Al-Doumy / AFP

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