Une société affranchie de l’État et du capitalisme, fondée sur l’égalité et la solidarité, vous paraît utopique et irréalisable? Et pourtant, elle existe : dans les montagnes du Chiapas, au sud du Mexique, les zapatistes expérimentent depuis plus de vingt ans une autre manière de vivre et de s’organiser.
Naissance du zapatisme
Le 1er janvier 1994, près de deux mille combattant.e.s de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) surgissent de la jungle Lacandone pour s’emparer de plusieurs villes du Chiapas, dont San Cristóbal de Las Casas. Le groupe entre en rébellion contre le gouvernement du Mexique pour demander le respect des droits et de la dignité des peuples autochtones notamment Tojolabal, Tzotzil et Chol. Il s’agit aussi de visibiliser une lutte pour la terre, l’indépendance, la liberté, la justice et en faveur d’un gouvernement national libre et démocratique. Ce cri de révolte émane d’une région appauvrie et soumise à une oligarchie foncière oppressive.
Cette mobilisation fait écho au mouvement révolutionnaire mexicain des années 1910 et à l’une de ces figures majeures : Emiliano Zapata qui a été assassiné en 1919 comme la plupart des révolutionnaires de l’époque.
Par ailleurs, la date du 1er janvier 1994 n’est pas un hasard. Elle correspond à l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) qui symbolise l’intégration du Mexique dans la logique néolibérale. Le soulèvement zapatiste apparaît ainsi comme une contestation du néolibéralisme et du capitalisme.
Après douze jours de guerre, faisant presque 200 morts, le gouvernement décrète un cessez-le-feu sous la pression de la société civile et entame un premier dialogue avec l’EZLN. Après près de 2 ans de négociations, le 16 février 1996, le gouvernement et l’EZLN signent les accords de San Andrés qui prévoyaient une modification de la Constitution fédérale et la reconnaissance de nouveaux droits pour les populations autochtones.
Caractéristiques du mouvement
À l’origine, les zapatistes envisageaient une négociation avec le gouvernement mexicain. Cependant, face à l’échec de la mise en place des accords de San Andrés et à la répression exercée par l’État, iels ont abandonné toute attente d’une reconnaissance institutionnelle. En décembre 1994, iels proclament 38 communes autonomes de fait, rompant avec les institutions officielles et affirmant leur volonté de résister à la logique destructrice du capitalisme. Ce système d’auto-gouvernement populaire s’étend sur un territoire équivalent à la Belgique et concerne des dizaines de milliers de personnes.
En 2003, cette autonomie met en place 5 Conseils de bon gouvernement, instances régionales de coordination des communes. Chaque commune délègue deux ou trois représentant.e.s au Conseil de sa zone. Ces délégué.e.s se relaient par période de 12 à 15 jours. Ce mode d’organisation repose sur une participation directe et égalitaire : il n’existe pas de spécialistes de la gestion publique, mais des “charges” municipales, non rémunérées, exercées pour des mandats limités à deux ou trois ans. La lenteur des délibérations témoigne d’une recherche de consensus et surtout d’une volonté d’empêcher la formation d’une distance entre le Conseil et les communes. Une proposition non adoptée n’est pas rejetée, mais simplement mise en attente, dans une logique de dialogue permanent.
Toutefois, en 2024, le mouvement zapatiste a opéré sa plus profonde transformation depuis 2003. L’EZLN a démantelé ses Conseils de Bon Gouvernement, admettant que cette structure s’était muée en une “pyramide capitaliste” reproduisant les logiques de pouvoir qu’elle combattait. De cette autocritique est née une nouvelle organisation : les Gouvernements Autonomes Locaux (GAL), qui redonnent le pouvoir de décision aux villages et communautés de base. Parallèlement, l’EZLN redéfinit son rôle en se recentrant sur la défense territoriale. Cette réorganisation marque une volonté de radicaliser la démocratie interne et de se préparer à ce que les zapatistes appellent “la Tempête qui s’annonce”, c’est-à-dire l’intensification des offensives du capitalisme mondial, illustrée par le génocide en cours à Gaza.
Par ailleurs, les zapatistes résistent à l’économie capitaliste à travers la mise en place de projets collectifs de subsistance sur des terres communes, sans propriété privée. Toute la communauté participe au travail agricole : les récoltes servent à nourrir les habitant.e.s, et les excédents sont vendus à l’extérieur pour financer des initiatives collectives. Si l’agriculture reste l’activité principale, d’autres projets complètent cette économie communautaire en permettant d’entretenir le système : il existe des magasins et même des banques zapatistes. Le mouvement cherche aussi à démonétariser les échanges en privilégiant les échanges de services ou les formes de troc, même si la monnaie n’a pas totalement disparu. Toutefois, dans ce système tout n’est pas collectif : certains individus possèdent et cultivent leur propre terre, créant une articulation entre économie privée et collective.
Les communes administrent aussi leur propre justice. Celle-ci privilégie la réconciliation et la médiation plutôt que la punition : l’objectif est de rétablir les liens sociaux plutôt que d’exclure ou d’enfermer. La punition la plus fréquente est le travail obligatoire pour la communauté.
Dans le domaine de l’éducation, les enseignant.e.s, appelé.e.s les promoteur.ices d’éducation, sont également désigné.é.s. Iels ne perçoivent pas de salaire, mais sont pris.e.s en charge par la commune (hébergement, nourriture ou encore aide à la terre). L’enseignement est gratuit et vise à donner du sens aux apprentissages, à renforcer la conscience collective et à inscrire la jeunesse dans un projet de transformation sociale plus large. Selon le sociologue Bruno Baronnet, en moins de 20 ans, 500 écoles ont été créées et il y a environ 1 professeur.e pour 12 enfants.
Un système de santé communautaire efficace et gratuit a été mis en place. Les soigant.e.s ne sont pas payé.e.s mais sont soutenu.e.s par la communauté, suivant le principe : chacun.e fait en fonction de ses capacités et reçoit en fonction de ses besoins.
Enfin, le zapatisme dépasse largement son ancrage local. Son projet d’autonomie n’a de sens que dans une lutte mondiale contre le capitalisme et pour l’émancipation universelle. La rébellion zapatiste permet une réflexion sur forme contemporaine d’internationalisme, adaptée aux enjeux du XXIᵉ siècle.
Mais les difficultés demeurent nombreuses : soumission au marché pour une partie des échanges, précarité de nombreux.ses paysan.ne.s et pressions constantes de l’État et du capitalisme.
Ainsi, le mouvement zapatiste constitue aujourd’hui l’une des expériences les plus singulières et inspirantes du XXIe siècle. Malgré les obstacles économiques et politiques, il a réussi à construire une alternative politique, sociale et culturelle durable. Loin de s’affaiblir, l’autonomie zapatiste se réinvente sans cesse pour faire face aux menaces qu’elle rencontre.
Photo Credit: force.fr
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