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Le rugissement des tracteurs ébranle la campagne normande endormie. Ce samedi 15 novembre, près de 500 personnes convergent vers Saint-Aubin-lès-Elbeuf, à quelques kilomètres de Rouen. Là se trouve un centre de production de pesticides, détenu par l’un des plus grands producteurs de produits phytosanitaires mondiaux. 

Il est à peine l’aube quand une centaine d’activistes vêtu.es de combinaisons blanches franchissent les grilles qui ceinturent le centre de production de pesticides du géant allemand BASF. En moins d’une heure, les personnes s’étant introduites dans l’usine mettent le site à l’arrêt. L’intervention soudaine des forces de l’ordre occasionne plusieurs blessé.es, scindant le groupe en deux parties. L’entrée est bloquée par des tracteurs. Paysan.es, scientifiques, médecins, malades, et autres alarmé.es par ce scandale sanitaire sont venu.es protester contre cette production de pesticides à usage agricole, dangereux pour le vivant, y compris la santé humaine.

Quatre mois après que la pétition s’opposant à la loi Duplomb, contenant entre autres la réintroduction de l’acétamipride, un néonicotinoïde “tueur d’abeilles”, ait récolté plus de deux millions de signatures, une opération “coup de poing” est lancée pour alerter l’opinion publique. Cette stratégie dite « d’inspection citoyenne » est le fruit d’une coalition entre les mouvements des Soulèvements de la Terre, de la Confédération paysanne, de Cancer Colère mais également du Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest. Parmi les manifestant.es, des malades dont l’exposition aux pesticides a occasionné des maladies graves et incurables (cancers, maladie de Parkinson) du fait de l’utilisation de ces produits dans le cadre de leur travail ou du fait de leur proximité avec des champs agricoles.

Le principe des inspections citoyennes

Ce n’est pas la première fois qu’en France, une « inspection citoyenne » a lieu. Une autre s’était tenue le 23 juin 2025 à Genay (au nord de Lyon) dans une autre usine du groupe BASF, organisée par les Faucheurs volontaires d’OGM. Ceux-ci y avaient découvert un pesticide interdit de production, de stockage et de circulation en France : l’insecticide Fastac. Ces centres de production et de stockage sont donc illégaux, comme l’indique un décret de la loi Egalim de 2022 : « la production, le stockage et la circulation des produits phytopharmaceutiques contenant des substances actives non approuvées » par la réglementation européenne sont interdits. Si ces « inspections citoyennes » sont illégales, elles permettent néanmoins de mettre sur le devant de la scène ces scandales sanitaires qui bénéficient en France d’une certaine omerta

Alors qu’une récente étude vient de démontrer qu’il existe une surexposition aux cancers précoces et aux maladies neurologiques chez les ménages situés proches des zones agricoles, notamment à moins de 200 mètres de vignes, de grandes firmes transnationales comme BASF continuent de produire en quantité ces produits cancérigènes, dont les agriculteur.ices sont les premières victimes. Comme le rappelle Thomas Gibert, porte-parole de la Confédération paysanne, la plupart des agriculteur.ices sont contraint.es d’avoir recours aux produits phytosanitaires du fait d’un endettement auprès de sociétés les obligeant à utiliser ces produits. « Je connais aucun paysan qui met un pesticide par plaisir. On le fait parce qu’on est enfermé dans ce système économique libéral qui met les paysans et les paysannes du monde entier en compétition”.

Comble de l’hypocrisie, BASF produit également des composants de pointe utilisés dans la conception de traitements contre le cancer, comme précisé par la porte-parole du collectif Cancer Colère, Fleur Breteau.

L’usine BASF de Saint-Aubin-lès-Elbeuf était par ailleurs visée depuis juin par une plainte déposée par sept associations locales pour « atteinte à l’environnement et mise en danger d’autrui », l’entreprise déversant des TFA dans la Seine, un type de PFAS (polluant éternel), depuis près de vingt-cinq ans. Le site rejetterait encore aujourd’hui près de 87 kilogrammes de TFA par jour dans le fleuve.

La découverte scandaleuse de Fipronil

Le Fipronil, substance active permettant de mettre au point des pesticides, interdit d’usage agricole en Europe depuis 2005, a été retrouvé sur le site de production de Saint Aubin. En attendant d’être exportés dans des pays aux normes plus souples, comme le Brésil, ces produits sont entreposés sur les sites de production européens. Ils sont ensuite acheminés en direction des pays du Sud, et y empoisonnent les travailleur.euses agricoles les manipulant.

Les entreprises européennes productrices de pesticides ne pouvant plus vendre une partie de leurs produits les plus dangereux sur le marché européen, celles-ci en profitent pour les écouler vers des territoires plus pauvres. Elles se rendent ainsi responsables de la stérilisation des terres arables des Suds mais également de l’augmentation des cancers et maladies chroniques des paysan.es y travaillant la terre. Se produit ainsi une nouvelle forme de « colonialisme chimique », selon la géographe brésilienne Larissa Mies Bombardi : « Les agrotoxiques [pesticides] interdits en Union européenne (mais produits en UE) reviennent sur son sol par le biais des aliments qu’elle importe et consomme, et qui proviennent des pays vers lesquels sont exportés ces agrotoxiques, comme le Brésil. »

Parfois, certains de ces produits, comme l’herbicide Round Up, contenant du glyphosate fabriqué par le très controversé géant de la chimie Monsanto-Bayer, sont utilisés dans des monocultures d’eucalyptus pour favoriser la croissance de ces arbres. Au Brésil notamment, des pans entiers de la forêt amazonienne sont réduits en cendres, rendant ces territoires inhabitables pour les populations autochtones amérindiennes. Ces hectares de forêts brûlées sont ensuite convertis en monoculture servant à l’agriculture, qui utilise ces fameux pesticides exportés depuis l’Europe, mais également à la production de pâte à papier ou encore de copeaux de bois (issus des fameux eucalyptus), qui sont ensuite à leur tour exportés en Europe pour alimenter des centrales à biomasse, comme celle de Gardanne (Bouches-du-Rhône). Par ailleurs, les centrales à biomasse bénéficient d’un greenwashing les présentant comme sources d’énergie « propres », alors qu’elles produisent plus de CO2 et de particules fines que les anciennes centrales à charbon.

Il se forme donc une boucle infernale autour de ce marché aux pesticides, qui détruit et empoisonne le vivant. En faisant partie intégrante d’un marché mondialisé extrêmement polluant, ces échanges contribuent fortement au dérèglement climatique à travers les importantes émissions de CO2 générées par ces transports intercontinentaux .

L’opposition à l’accord UE-Mercosur parmi les revendications du blocage.

Les tensions autour de cet accord commercial auquel s’opposait initialement la France ont été ravivées, Emmanuel Macron ayant retourné sa veste et la probabilité de signature de cet accord augmentant au fur et à mesure que le 20 décembre approche, date à laquelle la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, se déplacera au sommet du Mercosur. Pour l’économiste Maxime Combes, les motifs de cet accord sont du côté européen l’espoir de nouer des liens économiques avec des pays alors en pleine croissance économique, afin de capter une part de ces marchés. Dans un second temps, cet accord permettrait également de pérenniser les importations de matières premières minières et énergétiques en Europe.

Toutefois, l’accord UE-Mercosur signifierait la déstructuration des agricultures vivrières sud-américaines, comme la petite paysannerie uruguayenne, brésilienne et argentine, non compétitives sur le marché international mais très importantes dans le maintien d’un lien économique et social fort au niveau local. Ces communautés agricoles constituent effectivement des bassins d’emplois et permettent à la population d’être en partie résiliente face aux aléas économiques. De plus, il mettrait en concurrence des produits issus de l’agriculture intensive d’Amérique latine aux normes bien moins strictes en matière d’usage de pesticides, pourvue en ces produits par des firmes européennes, avec les produits agricoles européens, n’obéissant pas aux mêmes normes.

Intimidation de journalistes.

Comme cela a pu être documenté par des médias indépendants comme Reporterre, de nombreuses personnes ont été victimes de violences policières, aussi bien des manifestant.es que des journalistes présent.es pour documenter l’évènement. Violemment agrippé.es et gazé.es à bout portant,  différents représentants de la presse d’information (Libération, Blast, Reporterre) ont pu être victimes de ces violences, assimilé.es aux activistes. Ceci pose donc la question de la liberté d’information en cas d’infraction. Jusqu’où les journalistes peuvent-ils aller pour documenter des événements dénonçant la production illégale de certains pesticides ? Pour le média indépendant Arrêt sur images, la confusion entre journalisme et militantisme pourrait conduire à ce que les évènements de désobéissance civile  ne soient plus couverts, ce qui aurait pour conséquence d’en faire pâtir l’information publique. Par ailleurs, alors que la répression policière s’intensifie en France, notamment dénoncée par l’ONU et RSF, la couverture médiatique de ce type d’actions est un droit fondamental qui doit être garanti.

Sortir du dualisme Homme/nature.

Le scandale sanitaire des pesticides et l’ensemble du marché dans lequel il est inclus, au même titre que l’intensification des catastrophes climatiques, de l’effondrement d’une biodiversité nécessaire à la vie humaine, ou encore de l’épuisement des ressources minières et énergétiques mondiales, est révélateur de la fin d’un paradigme opposant l’Homme à une « nature » autre. Selon Baptiste Morizot, à considérer l’espèce humaine comme à part, presque hors-sol, étrangère à un monde qu’elle exploite (la « nature »), on en vient à oublier que nous sommes dépendants de ce vaste ensemble que l’on appelle désormais le « vivant ». La crise écologique et sociale en cours appelle donc à une recentralisation du « vivant » au centre de l’agenda politique international, alors que se clôt la COP 30, ne comprenant aucun réel engagement concret. En prenant en considération les droits et les revendications des paysan.es, un autre modèle agricole ayant pour vocation de nourrir et non de tuer est possible.

Photo Credit: Pierre-Yves Lerayer

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    Zacharie Dartevel

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