Autour de Reims : des panneaux annonçant l’entrée de villages retournés. À travers l’Europe l’été dernier : des milliers d’agriculteurs manifestait leur mécontentement. Le point commun de ces deux évènements ? Les négociations avancées d’un accord commercial rapproché entre l’Union européenne et le marché commun de certains pays d’Amérique du Sud, le Mercosur. Pourtant, ce projet d’accord commercial n’a rien de nouveau. L’idée est lancée en 1995 et les premières négociations ont lieu en 1999. Alors pourquoi, 25 ans plus tard, le projet fait-il polémique et quelle est la situation actuelle ?
Début décembre 2024, la Présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, aux côtés des dirigeants sud-américains, annonce que les négociations sur le traité de libre-échange entre les pays de l’Union européenne et les pays du Mercosur (l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay) étaient terminées. Une fois implémenté, ce rapprochement économique et politique de grande envergure permettrait aux pays de l’UE d’exporter plus facilement leurs produits en Amérique du Sud. C’est le cas notamment des vins français, des voitures allemandes, mais plus largement de la majorité des biens technologiques européens. Toutefois, cela permettrait aussi de faire entrer en Europe des produits agricoles du Mercosur sans droits de douane. Le Brésil ou l’Argentine sont des producteurs importants de bœuf ou encore d’éthanol et prévoient d’en exporter d’importantes quantités vers le marché européen.
Le mouvement des panneaux retournés, dit aussi le mouvement “On marche sur la tête”, ne proteste pas seulement contre l’accord avec le Mercosur, dénonçant également “une concurrence déloyale avec les pays hors UE”. En effet, l’Union européenne impose à ses agriculteurs de suivre un certain nombre de normes sanitaires et environnementales, comme l’interdiction de certains pesticides utiles pour l’agriculture de masse. Ces normes impactent fortement les modes de production, et donc le prix final des produits qui finissent plus chers. Pourtant, les pays d’Amérique du Sud ne sont pas soumis aux mêmes normes, ce qui leur permet d’offrir de la viande ou des graines à des prix bien plus compétitifs. Ainsi, les agriculteurs européens crient à l’injustice face à ce double standard au profit des grandes exploitations sud-américaines, qui viendront empiéter sur leurs parts de marché, et au profit des grandes industries européennes, qui pourront exporter plus pour moins cher. Ils dénoncent une hypocrisie des gouvernements, arguant que ces derniers leur imposent toujours plus de législation sans assez les soutenir en retour.
Mais les agriculteurs ne sont pas les seuls à faire entendre leur mécontentement. Nombre d’experts environnementaux dénoncent l’affaiblissement des objectifs européens contre la déforestation. Les pays sud-américains ont sur leurs territoires le “poumon de la Terre”, autrement dit la forêt amazonienne. Le 30 décembre 2025, une Régulation de l’Union européenne sur la Déforestation devrait entrer en application, obligeant tout importateur de café, d’huile de palme, de bœuf, et d’autres produits, à prouver que ses produits ne proviennent pas de zones déboisées. Problème : l’accord avec le Mercosur semble se positionner directement à l’encontre de cette Régulation. En effet, en 2023, l’UE avait essayé d’imposer des normes environnementales dans un protocole annexe à l’accord mais les pays sud-américains l’avaient refusé entièrement.
Ce refus catégorique témoigne également, d’une certaine manière, d’une perte d’influence européenne plus large. Alors que l’Amérique du Sud est un lieu de conflits sur le plan de l’influence diplomatique, l’accord économique était un moyen pour l’Union européenne de se rapprocher politiquement du Mercosur, de cimenter leurs relations. Pourtant, la Chine a déjà investi 250 milliards de dollars sur 10 ans en Amérique du Sud depuis 2015 et, réciproquement, la majorité des exportations de la région se dirigent vers la Chine. De plus, l’incapacité de l’UE à ratifier l’accord ne fait que renforcer l’idée d’une Europe divisée et hésitante, laissant le champ libre à d’autres puissances économiques plus offensives.
Alors arrive-t-on aux limites de la souveraineté de l’Union européenne ? Ce qui ne devait être qu’un accord économique rapproché semble diviser les partis politiques, les gouvernements, les associations et les peuples; chacun ayant son propre avis et ses propres objections. Les pays changent sans cesse de position et les négociations durent depuis plus de 20 ans. Même si la Commission a donné un “accord de principe” aux pays du Mercosur, la ratification de l’accord ne sera pas si simple. Il doit être approuvé par le Conseil de l’UE, voté par le Parlement puis ratifié individuellement dans chaque pays membre et la France a déjà annoncé qu’elle ne le ratifiera pas. L’accord UE-Mercosur connaîtra-t-il le même sort que l’accord UE-Chine abandonné en 2020 en raison de tensions politiques?
Sources:
- https://ec.europa.eu/commission/presscorner/api/files/attachment/880030/Factsheet%20EU-Mercosur%20Trade%20Agreement%20-%20Key%20facts.pdf
- https://france.representation.ec.europa.eu/informations/accord-commercial-ue-mercosur-distinguer-le-vrai-du-faux-2024-12-18_fr
- https://www.leclubdesjuristes.com/international/accord-ue-mercosur-et-maintenant-8776/
- https://ecfr.eu/article/the-bigger-picture-the-case-for-an-eu-mercosur-free-trade-deal
Other posts that may interest you:
Discover more from The Sundial Press
Subscribe to get the latest posts sent to your email.



