crédits: photo par Galliane Langsweirt, 06
À travers la fenêtre de ses pupilles, dort l’or d’un matin parfait. À travers la vitre de mon carrosse emprunté, ce cristal flou et humide de mon embarcation abîmée, ceux que je transporte ont les pupilles rivées sur le tendre velouté d’un paysage trop vite passé. C’est un tableau qui leur est étranger, le tableau d’un monde que mes passagers ignorent. L’extérieur est à leurs yeux comme des coups de pinceaux qui dérapent incessamment vers l’arrière. Des lignes parallèles qui ne semblent jamais se rencontrer, des lignes d’un vert sinople, ou celles, plus hautes, qui s’en vont de leurs couleurs céruléennes en vagues éternelles. À travers ces étalées ponctuées de taches blanches, écume égarée de quelques nuages en vadrouille, je cours vers leurs origines aussi vite que le temps m’en coûte. Et à travers les carreaux, sur ces lieux que l’on parcourt comme en cavale, mes pèlerins et moi, se posent des regards esseulés, et d’autres amoureux, des regards curieux, qui ne cherchent dans ces lignes intemporelles que le reflet d’une vie qu’ils empruntent à reculons.
Au fond d’une de mes cabines, recroquevillée sur elle-même, se languissant en silence d’un temps qui court alors que marcher lui irait mieux, une jeune fille, tache mes fauteuils de quelques larmes cruelles.
Cette fille dont les cheveux blonds sont lumière en cascade, cette fille pleure des images d’ailleurs. Et ce qu’elle regarde ne porte pas le nom de paysage, mais l’impure présentation : je suis un souvenir.
Gourmande d’un temps qui est passé plus vite qu’elle ne l’aura jamais attendu, oubliée à l’aube d’un rideau de théâtre qui déjà s’est refermé, elle rêve d’un instant, foudroyant, qui a duré plus d’une semaine, mais que son cœur, pourtant toujours gros de l’effervescence du moment, n’a cru vivre qu’en un claquement de doigts. Dans le jardin de son esprit hors du temps, de son passé figé — éblouissante lumière qu’il devrait être impoli d’éteindre, de ce soleil si beau au coucher qui ne devrait jamais passer derrière la montagne — elle redécouvre les instants. De son voyage en folie, elle s’en refait le film. Que chaque moment reprenne ses couleurs vives. Que le rêve répété, larmes aux yeux, ne soit pas seulement un mirage.
Et elle rêve aujourd’hui que demain sonne le réveil d’un autre temps, sur une île, loin d’ici. Une île faite en cascades d’éboulis à outrage, réveils stridents et fatigue entraînante. Une île dont elle ne connaît que les sommets, et en haut de laquelle, au pied de la plus haute cime, entre railleries et silences singuliers, se sont forgées les plus belles amitiés. Et dans le fond de ses larmes, gouttes rondes et pleines de vie, je distingue l’imperceptible fardeau d’un sablier dont on omet de compter les grains. Grains en fontaine de jouvence, qui tombent inlassablement sur l’image claire, couvrant d’or l’évocation mystique d’un matin parfait.
Elle retrouve au seuil de sa mémoire, le doux chuchotement d’un réveil fatigué, le lent déplacement des affaires, pas à pas, sans un bruit, vers le loin qui ne réveille pas. Elle revoit le départ sous la lune et les étoiles, elle et la montagne, silence de plomb sous la Voie lactée. Elle qui marche, lampadaires éternels figés sur son front, tenant par la main les rêves de la nuit qui ont oublié de s’éteindre. Puis, doucement, le tendre picotement timide des premiers rayons du soleil qui vient grignoter la crème sur son visage.
Elle replace dans l’ordre les pas qu’il a fallu faire pour monter si haut près du ciel, ces « j’en peux plus », c’est « pourquoi fait-on cela ? », jusqu’aux « waa ! » de l’émerveillement, jusqu’au sommet où plus rien ne compte sauf la brume et le soleil, où la douleur s’enterre face à tout ce beau qu’on ne pourra jamais décrire.
Un beau, qui, encore aujourd’hui, reste coincé dans sa nostalgie, grain de miel qu’elle garde précieusement en elle, priant pour que le souvenir ne se brouille jamais. Pourtant, sa réalité est celle de mon train qui part loin, loin de l’endroit ensoleillé où elle rêve de retourner, cette île aux miracles qui a fait son été entier. Ces sentiers interminables, comme les rails que je parcours, sont déjà loin et au rythme de notre avancée, s’éloignent encore infiniment…
Car, comme le disait un vieil ami que j’ai longuement fréquenté aux stations perdues des gares reculées : il n’y a de retour possible que par la pensée nostalgique.
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