Il se fait nuit peu à peu, sur mon cuivre humide et sombre. Il se fait frais peu à peu sur ma peau de lampadaire et mon ombre de grand gaillard sans formes. Cette ombre qui me couvre comme un manteau et cache mon dos à la ville, le dévoilant dans la pénombre à une forêt in-illuminée et immobile, loin des regards. Mon ombre est toute fine puisque ma lumière tout doucement s’éteint, au fur et à mesure que l’aube se lève, et s’intensifie quand vient la nuit profonde.
Nous sommes plusieurs, bien sûr, statiques bâtiments qui en deviennent invisibles dans cet ensemble urbain et les mouvements des autres qui en oublient leur environnement figé. Nous sommes beaucoup mais nous habitons si loin, drôlement espacés, intentionnellement séparés d’une distance parfaite. Nos lumières se frôlent, nos ombres se confondent, nos éclairages s’alignent en un chemin clair, une allée dégagée, bonheur, sécurité, dans l’humilité de nos travaux, énergivores, intemporels, longue solitude d’une vie parfaitement espacée.
Longue solitude d’un être dit inanimé.
De temps à autre, un corbeau voyageur s’ose à mon métal froid et s’y accroche le temps d’un dialogue serein qui en dit peu. Un « bonjour », un « comment vas tu », un « ton nom ? » « Et toi ton numéro ? » Et puis un battement d’aile à peine audible, un bec qui siffle au vent et une plume cendre qui se dépose là, dans la poche de lumière qui n’a de cesse de m’observer. Oh que j’ai mal aux cervicales d’avoir les yeux toujours baissés sur mes pieds. Oh, qu’il sont inexistants : ni pied ni racines pour moi, c’est à peine si je tiens debout ! Le vent parfois, quand il est pris d’une rafale mortifère, m’en fait voir du paysage ! Il me ballotte au rythme de ses bourrasques, quelques millimètres de plus et presque j’aperçois, là bas, un nouveau chewing gum, jusque-là inconnu, habituellement hors de portée. Tout frais celui-ci, datant celui-là. Il y en a même qui se sont incrustés dans la chair de la chaussé comme un morceau de goudron: changement d’identité, retour aux origines. Ah si je pouvais moi aussi, me fondre dans le paysage, être arbre ou autre chose, vivant ou mobile, changer d’angle, devenir lustre ! Ce que j’aimerais !
De temps à autre, donc, sur mon crâne incliné, un corbeau voyageur élit domicile le temps d’une pause entre envolées: il s’installe et se prend d’amitié. Je ne peux apercevoir son visage d’oiseau mais je me délecte à l’imaginer: des joues hautes, des pommettes sombres, des yeux perçants, un visage long, une crête de plumes mal brossées et des ailes fines à peine assez grandes pour un petit corbeau. Et je sens, dans mon cœur d’objet, qu’il m‘apprécie bien, que mon crâne est un repos pour lui qui se fatigue vite. Cet oiseau qui chasse les enfants les jours de froid nocturnes mais dont le cœur est chaud et les yeux lumineux !
De temps en temps il s’arrête ici et je lui dis les dernières nouvelles. L’avancée d’un jeune couple, qui main dans la main se raconte leurs aventures de vies, et qui chaque jour passent par mon chemin, mon endroit de lumière et me dévoile le haut de leurs coiffures, le dessus de leurs chaussures, le chemin complexe de leurs mains entremêlées. Et je raconte à l’oiseau les deux trois mots que j’ai interceptés, les sourires heureux que j’ai devinés ou bien les moues fatiguées et éreintées que leurs corps raidis ont dégagées. Je lui raconte tout ce que je sais d’une tortue un jour passée devant chez moi, de la famille escargot qui s’en va à petite allure sauver le monde qu’elle n’imagine pas si grand.
Et pourtant j’ai appris récemment: qu’il est loin le nid de l’oiseau qui se repose sur mon dos, qu’il est large le ciel qui me pleure et me trempe les jours de grisailles, que la terre doit être vaste si même des vols d’oiseaux courageux n’en font pas le tour ! J’ai appris aussi, en tendant mon oreille curieuse, qu’il existe en ce monde une palette de couleurs infinies et que parfois, ceux qui me ressemblent n’ont pas le gris de la grisaille mais la teinte d’un soleil lumineux ou d’une nature verdoyante, presque même luxuriante !
Parfois je me demande combien nous sommes, nous. Parfois je me questionne et je partage, je crie aux autres mais ils doivent être vieux ou bouchés car jamais ils ne me répondent ! Souvent c’est le corbeau qui me raconte la vie des autres comme moi. Il me dit que certains ont deux têtes, là ou moi je n’en ai qu’une, et que les leurs ne regardent pas devant mais sont coincés d’un côté ou de l’autre, à droite ou à gauche, éclairant ensemble sans jamais se voir. Il me dit qu’il y en a même qui regardent vers le ciel. Mais que eux ont trop peur de la peine des nuages alors ils vivent en intérieur, pour échapper à l’humide et se rapprocher de la chaleur. Oh que je les plains, ceux qui ne voient même pas une once de vie, juste les plafonds et les reflets, reflux d’odeurs et images informes.
Sinon m’a t-il dit, il y en a qui bougent doucement et choisissent leurs moments. Il y en a qui regardent le ciel quand le soleil y pointe son nez, et qui regardent le sol quand la pluie leur brouille les yeux. Eux, ils ont une couleur jaune, pomponés de graines frivoles et de tiges marronées qui les montent si peu haut ! Mais c’est qu’ils sont fragiles ceux ci, et en un été, m’a t-on-dit, ils s’en vont périr et nourrir de leurs pétales fanés, l’engrais du sol que leurs enfants regarderont les jours de pluies.
Et quand le corbeau me raconte ces choses- là, je me dis qu’à tout bien y réfléchir, quelquefois moi aussi, je voudrais bien être un tournesol.
Photo Credits: Image produite par l’IA de Canva
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