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« L’Amérique aux Américains »

Pour comprendre la portée symbolique et politique de cette opération revendiquée par Donald Trump, il faut revenir à un texte fondateur de la diplomatie étasunienne : la doctrine Monroe. Formulée en 1823 par le président James Monroe, elle repose sur un principe simple, résumé par la formule devenue célèbre : « l’Amérique aux Américains ». À l’époque, il s’agit officiellement d’empêcher les puissances européennes de recoloniser les jeunes États indépendants d’Amérique latine.

Mais derrière cette posture défensive se dessine rapidement une logique hégémonique. Les États-Unis s’arrogent le rôle de garant exclusif de l’ordre sur le continent américain. En clair, toute intervention extérieure est interdite… sauf celle de Washington. La doctrine Monroe ne proclame pas un empire formel, mais elle en pose les bases idéologiques : l’Amérique latine devient une zone d’influence naturelle, presque domestique, des États-Unis.

Au début du XXᵉ siècle, le corollaire du président Theodore Roosevelt durcit le ton : les Etats-Unis se donnent le droit d’intervenir chez leurs voisins au sud  pour y « rétablir l’ordre » ou protéger leurs intérêts économiques. L’ingérence devient alors non seulement possible, mais légitime.

L’Amérique latine, laboratoire de l’ingérence américaine

Tout au long du XXᵉ siècle, les États-Unis multiplient les interventions politiques, économiques et militaires en Amérique du Sud et en Amérique centrale. Rarement sous la forme d’annexions territoriales, mais le plus souvent indirectement  : coups d’État, soutien à des juntes militaires, opérations clandestines de la CIA, pressions économiques.

L’exemple le plus emblématique est le soutien américain au coup d’Etat militaire d’Augusto Pinochet. En pleine guerre froide, en 1973, il renverse le président socialiste Salvador Allende, élu démocratiquement. Les archives aujourd’hui déclassifiées montrent l’implication directe des États-Unis, craignant la nationalisation des ressources chiliennes et l’émergence d’un modèle socialiste en Amérique latine. Pinochet instaure une dictature sanglante, mais favorable aux intérêts économiques américains.

Le scénario se répète ailleurs. En Argentine, au Brésil, en Uruguay ou encore en Bolivie, Washington soutient — ouvertement ou en coulisses — des régimes autoritaires anticommunistes durant la Guerre froide. La priorité n’est pas la démocratie, mais la stabilité politique et l’ouverture des marchés. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes passe au second plan. 

Le Nicaragua des années 1980 illustre une autre facette de cet impérialisme. Washington y finance des groupes armés, les Contras, pour déstabiliser un gouvernement jugé hostile, autrement dit socialiste. Là encore, la doctrine Monroe sert de toile de fond : empêcher toute influence étrangère, en particulier soviétique ou cubaine, dans ce que les États-Unis considèrent comme leur arrière-cour.

Le Venezuela : continuité plus que rupture

L’affaire vénézuélienne est un nouvel épisode de l’ingérence américaine. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez à la fin des années 1990, puis celle de Nicolas Maduro en 2013. En effet, le Venezuela s’est affirmé comme un régime ouvertement opposé à l’influence américaine, nationalisant son industrie pétrolière et se rapprochant de rivaux stratégiques de Washington, comme la Chine dernièrement.

Sous la présidence de D. Trump, cette hostilité devient frontale. Sanctions économiques massives, menaces militaires répétées : tous les leviers sont mobilisés. En 2019, Washington va jusqu’à reconnaître Juan Guaidó lorsqu’il s’autoproclame président du Vénézuela. L’opération annoncée contre N. Maduro est présentée par l’administration américaine comme une lutte contre le narcotrafic et le terrorisme. Mais pour de nombreux observateurs, elle rappelle surtout des méthodes anciennes, où la morale sert de justification à une intervention politique.

Pourtant, le Venezuela possède les plus importantes réserves de pétrole du monde. Difficile, dès lors, de ne pas voir dans cette offensive une convergence entre discours sécuritaire, stratégie géopolitique et intérêts économiques. Comme au Chili, au Panama ou au Nicaragua auparavant, la souveraineté nationale apparaît secondaire si elle entre en conflit avec les priorités américaines. Un écho aux motivations de la guerre menée par les Etats-Unis en Irak en 2003.

Un empire sans colonies ?

Les États-Unis rejettent le terme d’« empire » car ils n’occupent et ne gouvernent pas durablement de territoires. Pourtant, l’accumulation de précédents sud-américains dessine une réalité différente. Par leurs bases militaires, leur puissance économique, leur capacité à faire et défaire des régimes, ils exercent une domination structurelle d’une grande partie du continent.

L’épisode vénézuélien, loin d’être une exception, ravive donc une mémoire collective vive en Amérique du Sud. Malgré une élection contestée, Nicolas Maduro s’était maintenu au pouvoir en multipliant des mesures violentes de répression. Il n’empêche que cette ingérence américaine témoigne d’un impérialisme qui ne dit pas son nom, mais qui continue de s’appuyer sur une doctrine vieille de deux siècles pour justifier son action. La doctrine Monroe, ressuscitée par l’unilatéralisme de Donald Trump, pétrifie une nouvelle fois le monde, et le droit international peine à réagir.  

Cover Image: Donald Trump en janvier 2026, lors d’une conférence de presse. REUTERS/Kevin Lamarque/File Photo.

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Leopaul Chemin

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