Un tabou historique dans le sport de haut niveau
Dans l’histoire du sport féminin de haut niveau, les règles n’ont jamais été une exception. Les craintes, longtemps tues, ont toujours accompagné les athlètes dans l’ombre des médailles.
Les Jeux Olympiques 2026 de Milan-Cortina ont été le théâtre de prises de paroles. La déclaration la plus commentée restera celle d’Amber Glenn : « J’ai mes règles en ce moment, donc c’est vraiment très difficile, surtout quand on porte ce genre de vêtement et que l’on doit être performante devant le monde entier. » Avant elle, Dorothea Wierer avait admis avoir « beaucoup peiné » sur ses skis, à 29 secondes du podium. Et si on retourne en arrière, déjà aux Jeux de Rio 2016, la nageuse chinoise Fu Yuanhui avait été l’une des premières athlètes à évoquer aussi frontalement le sujet.
Ces déclarations témoignent de la manière dont le cycle menstruel affecte l’énergie, la concentration, l’humeur et le confort physique. Elles disent aussi combien le sujet, pourtant relayé dans les médias internationaux, est si tabou qu’il en devient une difficulté individuelle. C’est à l’Euro 2022 que les joueuses anglaises modifient la couleur de leur short, un acte profondément politique et émancipateur. Quelques mois plus tard, le bleu devient la couleur officielle de leur tenue.
Le sport construit au masculin
Le vrai problème ? Le sport est conçu au masculin. Ce n’est que depuis 2021 que l’Institut National français du Sport étudie l’impact du cycle menstruel sur le physique des sportives grâce au projet Empow’Her. Aux JO d’hiver 2026, la présence de gynécologues dans le village olympique reste symbolique. En effet, l’organisation des entraînements est structurée sur une semaine, adaptée à la performance masculine mais inadéquate pour les cycles féminins de 28 à 30 jours. Les sportives s’entraînent au rythme des hommes.
Les conséquences sont évidentes. Parmi celles-ci, des entraînements inadaptés, des risques de blessures plus importantes, de mauvaises recommandations nutritionnelles. La gymnaste Juliana Antero témoigne que lors de son premier championnat du monde senior, les restrictions alimentaires imposées par son entraîneur ont provoqué une baisse d’œstrogènes essentiels à la santé osseuse, menant à des fractures.
Une nouvelle méthode s’impose
Juliana Antero, coordinatrice du programme Empow’Her à l’INSEP, affirme que « les cycles irréguliers, voire absents, augmentent les risques de blessures. » Avoir ses règles le jour des compétitions dépend de chaque femme : Paula Radcliffe établit son record au marathon de Chicago lors de son premier jour de règles, tandis que Lonah Salpeter a dû s’arrêter, terrassée par les crampes, franchissant la ligne en 66ème alors qu’elle était la favorite.
Le cycle hormonal peut être un levier. Une étude menée en 2024-2025 auprès de 300 sportives de haut niveau à l’université de Grenoble-Alpes révèle que 60 % d’entre elles adaptent déjà leurs entraînements pendant leurs règles, principalement en raison de la fatigue et de la douleur mais que cette adaptation reste majoritairement à leur initiative, sans accompagnement structuré de leur encadrement. Pourtant, on sait déjà que les œstrogènes, plus présents pendant la phase folliculaire, favorisent la prise de masse musculaire et la performance cardiovasculaire. Les ruptures du ligament croisé antérieur surviennent plus fréquemment en phase ovulatoire. C’est là un fait documenté aux conséquences concrètes sur la planification des entraînements. Pourtant, les femmes ne représentent que 35% des athlètes étudiées dans la recherche en sciences du sport.
Une fracture à l’échelle internationale
Une étude publiée en 2025 dans le BMJ Open Sport & Exercise Medicine estime que 50 à 70% des biathlètes nord-américaines de haut niveau ressentent l’influence de leur cycle sur leurs performances. Mais ce suivi structuré reste l’apanage de quelques délégations bien dotées. La fracture est géographique et politique : l’équipe nationale féminine américaine de football suit son cycle via l’application FitrWoman d’Orreco depuis 2019, quand d’autres athlètes n’ont pas accès aux ressources médicales élémentaires. Une revue systématique de 2025 souligne l’urgence d’une recherche approfondie sur les athlètes des pays à faibles et moyens revenus, où l’accès aux soins et aux données sur la santé menstruelle reste largement insuffisant.
La prise en compte du corps féminin reste très dépendante de la culture sportive de chaque pays. Un paradoxe apparaît : certaines nations qui investissent massivement dans la visibilité de leurs athlètes féminines comme l’Arabie Saoudite, la Chine, ou encore le Qatar, sont parfois celles où ces mêmes individus disposent des droits les plus restreints hors des stades.
On met en scène les corps sans nécessairement en prendre soin.
Le monde sportif évolue et le partenariat de la Fédération Française de Natation avec Smoon pour des culottes menstruelles aquatiques en est l’exemple le plus concret. Pourtant athlètes et experts s’accordent pour dire qu’une conscientisation profonde du corps féminin ne peut advenir sans volonté politique, sans financement de la recherche, ni sans que les institutions internationales cessent de traiter la santé des athlètes féminines comme une question secondaire. À Milan-Cortina, ce combat s’est aussi joué, silencieusement, entre les lignes des classements.
Photo Credit: Federico Manoni
Other posts that may interest you:
- L’échec du droit pénal international : une instrumentalisation par les élites politiques
- Murmures nocturnes d’un lampadaire
- Pensée Nostalgique
- Histoire d’un cœur en ruine
- Lettre à une ville
Discover more from The Sundial Press
Subscribe to get the latest posts sent to your email.



